jeudi 12 septembre 2019

Platebandes critiques

Mi-Juin 2019, je proposais aux contributeurs de Contrebande, dont une bonne partie avait du mal à se lancer dans l’écriture, une « discussion groupée tous ensemble pour essayer de donner, non pas une ligne éditoriale […], mais un esprit général ». L’idée a fait son chemin, et finalement, quelques-uns d’entre nous ont écrit quelques lignes, à leur manière, sur la critique aujourd’hui. Au lecteur, alors, de décider si nous l’avons invoqué, cet esprit général…




Melaine : 

En réécoutant Daney récemment, je me suis dit qu'il avait raison en créant Trafic. Pourtant ce n'est pas une revue que j'aime tant que ça, je suis gêné par son penchant aristocratique et élitaire, qui était là dès le départ mais qui s'est définitivement installé peu de temps après la mort de Daney (seul Biette maintenait encore un ancrage plus franc dans le monde, lui seul se baladait encore dans les rues et dans les cinémas avant d'écrire). Mais l’idée, directrice, de prendre le temps de parler des films avec une autre vitesse que celle de la distribution, me semble essentielle. Daney disait, au début des années 1990, qu'il était vain pour les Cahiers de continuer à mettre en couverture chaque mois un film sorti en salle, ne serait-ce que parce qu'il n'y avait, certains mois, aucun film à défendre. On faisait semblant de continuer à croire en une prolifération de bons films parmi lesquels il faut en sélectionner mensuellement deux ou trois qui seraient particulièrement bons et sur lesquels écrire. Mais c'était faux bien sûr, on se retrouvait à dire du bien de X ou Y, films médiocres, auteurs médiocres... Comme le disait Daney, on se retrouvait à ériger Céline au rang de chef-d’œuvre, parce qu'il était un peu au-dessus du lot, ce qui était certes vrai mais n'en faisait pas pour autant un film indiscutable, non-sujet à débats. Pour Daney, il aurait mieux valu virer les papiers inutiles sur X ou Y, qui n'ont aucune importance -ni les papiers ni les films- et parler trois mois de suite de Céline, le temps de voir ce qui va et ce qui ne va pas. 

La situation n'a pas changé, à la différence qu'aujourd'hui Daney n’est plus là. Je m'en rends particulièrement compte en ce moment avec les trois films importants du début d'année, Glass, La Mule et Green Book, sortis coup sur coup en janvier, et le fait qu'il n'y ait plus grand chose depuis (à l’exception des exceptionnels Godard et Cavalier). Je me dis que si on faisait le boulot correctement, on reviendrait peut-être sur ces trois-là et on en discuterait maintenant, en les posant comme importants, quitte à laisser de côté Almodovar, Triet ou je-ne-sais-qui, à propos desquels il n'y a pas grand-chose à dire, et pourquoi pas en intercalant Wiseman, Toy Story 4, ou même Jarmusch ou Alita, comme quelques nouvelles données depuis, qui vont plus ou moins dans la même direction avec plus ou moins de réussite. Que du cinéma américain tout ça (tandis qu’en 2018, c'était plutôt en France qu’il fallait regarder) : il y a quelque chose à cartographier, il y a des lignes à tracer. Green Book, moi, il m'accompagne, et je me dis que c'est quand même bête qu'un vrai travail critique n'ait pas été fait. On parle là d'un vrai beau film qui rencontre un large public. Depuis quand ça n'était pas arrivé ? Parti comme c'est, il va finir noyé dans la masse, comme les autres. La situation est assez similaire pour Glass, moi c'est un film à propos duquel je suis resté longtemps très incertain, je n’étais pas sûr de l'aimer complètement (il m’a fallu le revoir), il y avait des choses qui me gênaient, et qui me gênent encore un peu... et en même temps je voyais qu'il s'y passait des choses importantes (ne serait-ce que la fin, et de façon très évidente qui plus est : violences policières, vidéo virale sur internet comme outil de rébellion face à un système... ce sont là des choses très contextuelles mais sensibles, et charriées avec une lucidité et une conscience admirables). Je me dis que c'est un film qui aurait mérité qu'on en parle vraiment (quand je dis "on", la critique), qu'on essaie de voir un peu ce qui se passe avec ce film, et dans ce film, en quoi il nous regarde. Il y a là un travail nouveau, très contemporain, sur la question de l’accueil rugueux mais nécessaire d’un monde cosmopolite, ou sur le mouvement d’ouverture/fermeture aux altérités qui se multiplient. 

J'y ai beaucoup repensé ces derniers temps, en me disant que même les textes plutôt corrects qui passent parfois dans la presse, qu'on peut lire ici ou là (par exemple ceux de Camille Nevers à Libé, pour citer ce qui se fait de mieux), eh bien le plus souvent ils ne font que passer, ils participent quand même de cet usinage de films. Hop on écrit un petit truc, parfois pas mauvais, c'est envoyé, c'est lu, puis on passe à autre chose. En lisant il y a quelques mois ce qu'avait écrit James Agee pour Monsieur Verdoux de Chaplin, le posant à sa sortie comme le plus beau film de tout le cinéma parlant -alors qu'il avait été reçu froidement par la critique américaine-, et lui consacrant trois textes, publiés dans The Nation sur plusieurs semaines, je me dis qu'on manque de ça, d'un ou deux critiques qui se passionnent pour un film et qui écrivent ne serait-ce que deux textes à partir d'un même film, qui y reviennent quelques semaines après sa sortie. Histoire de montrer que ce film-là on l'aime, qu'il nous touche, qu'on continue à en parler au présent même quand il n'est plus en salle, bref qu’on sorte de la vulgaire consommation culturelle, quitte à lâcher du lest et à passer à côté de quelques bons films. Ce serait une belle façon de résister à l'industrie. Trafic a essayé, et a échoué, à mon avis, car elle s'est complètement marginalisée. Pour moi il ne s'agit pas de quitter le terrain de jeu, mais plutôt de rester dans la course à une autre vitesse, indépendante de celle de la distribution. Refuser la définition imposée de l'actualité, parler des films qui viennent comme ils viennent. Et s'ils restent, eh bien ne pas les rejeter, en parler encore. 

J'ai très envie de parler encore de Green Book, d'essayer d'écrire quelque chose qui rende compte de son importance (pour moi, mais aussi, dans la mesure du possible, de son importance politique, de la nouveauté et de la sensibilité du regard qu'il pose sur le monde). J'ai très envie d'en parler, ne serait-ce que pour dire "le film tient, et moi j'y tiens". Récemment j'ai écrit un texte à partir de Et si c'était vrai de Mark Waters, plutôt réussi je crois, bien qu’assez inoffensif, qui en appelle un autre sur Green Book. C'est peut-être l'occasion de m'y mettre, en revoyant le film d'abord, loin de l'enthousiasme primitif et du rayonnement médiatique. Peut-être que je commencerai en posant ces bases-là, que je viens d'esquisser. "Douleur et Gloire, moui... Parasite, c’est un piège, Tarantino ? Non, Le jeune Ahmed ? Ah oui, étonnant, pas si mauvais que ce que je préjugeais, bancal et inégal mais nettement plus intéressant que l'ignoble Rosetta. Sybil ? Relouuu... The Dead don't die ? Raté, décevant, quel dommage... Bref, allez hop, balayons ça ! moi je veux vous parler d'un film qui n'était pas à Cannes, que vous avez presque tous vus et que je vous somme de ne pas oublier : Green Book !" "- Quoi, Green Book ? Oooh mais tu es fou, c'est sorti il y a plus de six mois, c'est du passé tout ça !" -"Passé pour vous, mais pour moi la voiture roule encore, et la pensée du film est toujours vivante. Le passé, l'avenir, on s'en fout, parlons de ce que les films sont, de ce qu'ils nous montrent, de comment ils nous regardent et de comment nous les regardons, ici et maintenant." 



Blaise : 

Je pense qu’être critique, c’est déjà pouvoir être lu. C’est donc aussi pouvoir être actuel : critiquer, c’est être là (comme révolutionner, c’est être au monde). Je suis d’accord avec toi lorsque tu soutiens le besoin de prendre son temps, de s’attarder sur les films importants, ceux dont nous ressentons la nécessité de parler plus que d’autres ; j’ai personnellement très envie d’écrire des pages et des pages sur Sport de filles de Mazuy et sur Aloha de Cameron Crowe, qui, en plus d’être des films récents, me semblent être profondément actuels – en particulier pour le Mazuy –, à la fois pour moi et pour l’état du cinéma en général. 

Ce problème de l’actualité de la critique m’interroge beaucoup ces temps-ci. J’ai (re-)découvert Contre la nouvelle cinéphilie de Skorecki il y a quelques semaines et, ayant été frappé par la justesse de son témoignage, je me suis demandé si le fait que ce texte me paraissait comme actuel – alors qu’il date d’il y a 41 ans – n’était pas, finalement, un problème. Je ne pose pas cette question d’un point de vue « historiciste » (je ne cherche pas à affirmer qu’un texte vieux de plus de vingt ans n’a pas la même valeur qu’une œuvre récente), simplement je m’inquiète du fait que la situation du cinéma ne m’ait pas semblé avoir véritablement changé après toutes ces années. Skorecki déclarait alors la mort du cinéma (« le Cinéma est mort, vive les films ! »), et alors on pourrait croire que le cinéma est mort depuis quarante ans maintenant, et que depuis il ne reste que des petits films. C’est cette idée qui me perturbe, qui me fait penser qu’il faudrait la ré-actualiser en commençant par affirmer que, certes, les petits films c’est très bien, mais que l’idée d’un cinéma mort est devenue ringarde, qu’il est toujours vivant – populaire, surtout – et que ses petits-enfants – la vidéo, Internet – le sont bien plus encore. 

Ce qui m’inquiète, donc, chez la critique, c’est qu’elle ait quitté le train à la mort du cinéma et qu’elle n’ait pas su le reprendre lorsqu’elle s’est rendu compte que « la mort », ce n’est qu’une expression. D’où le fait que le champ de la critique soit aujourd’hui complètement désert (pour reprendre des termes déjà utilisés par Melaine dans son premier texte, je crois), partagé entre ceux qui n’ont rien à dire et ceux qui disent des trucs de vieux. C’est pourquoi la situation me paraît être, dans tous les cas, très problématique – encore plus lorsqu’on souhaite critiquer par écrit alors que les lecteurs se font de plus en plus rares. 

Pourtant, en raisonnant ainsi, j’ai l’impression de m’insérer sans le vouloir dans l’affreux système que critique Deleuze dans ses dialogues avec Parnet : je contribue à faire primer l’histoire sur la géographie, à soutenir que les idées évoluent au fil d’un temps chronologique alors qu’il vaudrait mieux les concevoir dans l’espace ; c’est-à-dire que si je suis troublé, c’est avant tout parce que j’ai l’impression, en lisant Skorecki, de vivre dans un après-cinéma, alors que la force de son texte est justement de briser toute l’histoire d’un cinéma. En déclarant sa mort et le fait qu’il ne reste que des films, tristement seuls mais fermement présents, il redonne sa force à la géographie : ce qui compte, ce n’est plus la chronologie du cinéma, c’est la simple présence (spatiale) des films autour de nous. C’est à la fois redonner aux films leur force primitive, et en même temps les ramener à nous, les tirer loin de cette planète-cinéma qui risque de tout avaler sur son passage si elle prend trop d’ampleur – car, c’est bien connu, tout empire repose sur l’histoire de ses conquêtes 

Combiner Skorecki et Deleuze, c’est entrevoir soudain un espace de paix, extrêmement rassurant, dans lequel films et spectateurs réapprennent à se voir et à échanger leurs gestes. La géographie des films, c’est une chose à laquelle il faut croire et s’accrocher. Mais le problème persiste, car la conception historique des films reste majoritaire – majorité de droite, comme toute majorité, dirait toujours Deleuze. Écrire sans jamais prendre en compte l’existence de cette majorité, c’est, je crois, passer à côté de l’actualité. Claire Parnet répondait à son ami que préférer la géographie à l’histoire, c’est s’arrêter à la surface des choses. N’écrire que pour les films sans prendre en compte le Cinéma, c’est entrer dans le jeu des dualismes et fermer les yeux sur ce qui se trouve au milieu de tout ça. Mais qu’est-ce qu’il y a, alors, entre les films et le cinéma ? Je serais bien incapable d’y répondre maintenant ; mais c’est peut-être ici, après tout, que doit se trouver le travail critique. 



Paul : 

Pourquoi de la critique ? Qu’est-ce que c’est que d’écrire, comment lire ? 

Proposition : lire de la critique et tenter d’en faire est une seule et même chose. On apprend à écrire en lisant, là on découvre le plaisir de la pirouette, de la pose, du vide et des vitesses. Pourquoi revenir à Biette, à Daney, Skorecki, à Farber, au Godard critique ? C’est parce que chez eux avant d’y avoir une juste évaluation des films il y a, pour celui qui les découvre, une façon inouïe de les faire vibrer. Intempérées, les œuvres ne se réduisent alors ni à l’écran ni à des règles de l’art. On s’y frotte dur, ça peut vexer mais on gagne en souplesse à les écouter et les décrypter. Le regard glane des idées et les films se distillent en myriades d’événements, surgissements autrement ténus et stimulants. A l’origine il y a peut-être un manque, trop contraint par notre grammaire. A l’école, à la maison, toute société croisée : grammaires constituantes mais en partie impropres à rendre certaines textures de sentiments, certains éblouissements...tambours sonores insidieux, sourires enfouis que des visages de fables ont bien voulu nous offrir pour une demi-seconde. Ce qui n’est pas pour moi, ce qui n’est pas pour toi - ces critiques-là ont pu nous aider à nous libérer d’une grammaire de la culture ressentie comme coercitive ; « sortir du piège de la langue des autres » était l’objectif : désormais on réussit par moment à croire en ce que nous voyons. Intuitions esthétiques qu’on se plaît à décréter intimement et pour lesquelles des gestes restent à trouver, des masques à adopter. Des passages de contrebande à frayer, donc. 

Psychologie du critique 

On regarde des films, on y décèle des jeux infinis de structures et de proportions, d’épiphanies colorées et d’évasions orales. Le désir apparaît de jouer à son tour au mécanicien avec ces formes si ludiques. Dans le même temps se signale le problème – difficilement soluble - de ne rien retrancher d’une expression aux stratégies parfois obscures tout en déjouant ce que la posture du critique peut renvoyer de triste autorité érudite et d’obstination maniaque à ceux qui ne se sentent pas initiés. Comment refuser les mots d’ordre et donner envie non pas tant d’aimer les films que de les penser, ou plus justement de « mieux voir » ? Après tout, l’attention qu’engage le critique est-elle là pour créer une proximité vis-à-vis des films, de soi, des spectateurs ? Ou, à rebours, pour distancer les images et s’isoler de pratiques plus communes ? 
Ne balayons pas trop vite l’idée réactionnaire selon laquelle l’image omniprésente dégrade la vitalité et l’intuitif. Qu’on le veuille ou non les images informent notre imaginaire à un point qu’on effleure sans doute à peine, la critique est alors tout à fait autre chose qu’une iconophilie. Le ton du moraliste s’installe aisément sans qu’on sache jamais trop ce qu’il y a en face, si ce n’est que le cirque des films ne va pas de soi. Centre d’humilité et d’exigence : tâtonner dans ce brouillard pour travailler nos imaginaires. 

Magique formule 

Se défier des automatismes et de la théorie fièrement affichée, cela passe d'abord par un art du glanage. Hitchcock disait qu'il ne filmait pas une tranche de vie mais une tranche de gâteau. On prend ce qu'on trouve dans les films, les articulations par lesquelles ils s'ouvrent au monde, puis celles qui dans le monde nous ouvrent aux films. En regardant des films de Vecchiali ou de Benning j'ai l'impression de comprendre des théorèmes mathématiques. Et tout le reste. Propositions lues et entendues, gardées dans leur état brut et arbitraire (sans faisceau contextuel ni désir de vérification) et reformées par la mémoire, qui furent d'un formidable compagnonnage. 
Petit être fragmentaire du critique en l'attente de mots magiques. 

Profession : jardinier 

Si la critique a un souci d’ordonnancement elle n’est pas l’outil d’une conquête jalouse des grandes œuvres. Plutôt que d’imaginer celui qui en produit dans la posture d’un dispensateur du bon goût on peut comparer cela à une pratique plus sensuelle et triviale. Dans l’activité du texte critique, sa lecture, son écriture, son rebond avec les œuvres, il y a quelque chose du travail du jardinier. Parmi les textes, les films et le dehors, une attention accrue, une modulation entreprise de l’espace alentour, une vigilance pour les instants gracieux de cristallisation du temps : le critique est lui aussi un rêveur actif. Il s’invente des outils pour une fréquentation quotidienne et un entretien passionné des formes intermittentes qui sont points de vues, rumeurs ou parfums de l’extérieur. 
L’envie d’écrire vient dans ces moments pas toujours égaux ni fréquents où l’on pense que, accordés par les films, nos songes du monde ont une valeur. C’est déjà un horizon éthique que de trouver cette envie. 





Pierre : 

Je n’ai pas grand-chose à rajouter par rapport aux autres. Ils ont sans doute tous raison. Je n’ai que quelques mots à dire. 

D’un côté, la théorie. Cathédrales de bois moisi, dans un territoire impossible, il n’y a que de loin que ça a l’air de tenir. Ceux qui tentent se plantent – Biette le dit à la fin d’un texte, ça s’écroule toujours. Certains cyniques font leur beurre dessus. Ce sont les pires. 

De l’autre, la critique. Inconsistance immaitrisée, mauvaise foi, parfois escroquerie. On a toujours raison quand les mots ne veulent rien dire. Même les meilleurs – les écrivains – ne sont pas très sérieux. Godard le dit dans une interview, quand il parle du sérieux : Wittgenstein est sérieux, d’autres beaucoup moins. Même lui le sait. 

Il faudrait faire de la vraie critique : Lourcelles, on le sait, entre nous on le sait, a arrêté d’écrire, ou bien seulement des faits. Moullet a critiqué Lourcelles (peut-être avant Lourcelles, je ne sais pas) : il fait la liste des faits pour rigoler un peu, et puis par obsession. Dans son livre sur DeMille, ou son livre sur The Fountainhead (le plus beau film de l’histoire du cinéma ?), on le voit bien : la liste s’allonge pour rire. Ils sont sur la bonne voie, car critiquer, c’est banal de le dire, mais il faudrait le rappeler, c’est dire ce qui est vraiment. S’y essayer, en tout cas ; ce n’est pas les cinéphiles qui trouveront la vérité… 

Ce qui « constitue » aujourd’hui la critique ne s’intéresse absolument pas à cela. Ils font de la publicité (les blogs), de la review (la plupart des américains – encore une fois je cite Godard), souvent de la morale à deux balles (les Cahiers d’aujourd’hui). Ce n’est que par moment, par endroit, que cela apparaît. 

Contrebande sera peut-être le lieu pour cela. 

Par moment, par endroit. 

Rien qu’un texte, un jour, ça serait déjà bien.




spilman :

je voyais mal, mais maintenant
j’écris, parce que je vois 
mieux !
plus vite !
plus loin !
qu’avant et que beaucoup
et que ce savoir m’empêche de continuer à parler
la langue du commerce quotidien,
où le cinéma est une fin
et la verticalité niée
- nicht versönht

la critique, son espace,
il faut tailler dans la langue, car
ce n’est pas une question de goût,
mais de la parole vraie, de chant.
dire je - adieu au langage -
pour, religare, faire nous

chaque matin, je vais au marché où l’on vend des mensonges,
sans argent, je ris :
ma bourse est percée, c’est la faute à Daney

la critique consiste à dire ce qui est
pour vaincre les affabulations
de ceux pour qui le monde n’est que caoutchouc

« Elles allaient en chuchotant comme le vent dans les buissons ;
et le froissement de soie de leurs robes matinales
faisait sur le gravier un bruit de ruisseau »




Laura :

Le besoin d’écrire est encore quelque chose que j’ai du mal à rationaliser. Je ne suis pas ici pour poser un précis ou un traité de méthode critique (deux mots, qui, lorsqu’on les suture se voient empreints d’une telle rudesse et d’une telle rigueur ; seule l’université peut en avoir quelque chose à faire) Moins chercher à prouver quoi que ce soit (ce serait prétentieux), que tenter de comprendre un phénomène. Je sais juste que j’écris car, d’une certaine façon, je sens que c’est le moment.

Cependant, à la suite d’une expérience de pure négativité (à titre d’exemple : le dernier Tarantino dont la meilleure critique serait encore de ne pas en parler, ou, de citer rêveusement quelque formule de Daney qui y semble parfaitement seoir. « Il n’est que les images nulles qui ne soient pas ambiguës »), une question me préoccupe. Je me demande si je peux me mettre en position pour riposter, pour contrebalancer. Résister, cela peut passer par la production écrite. S’interroger s’il est possible de provoquer l’écriture par pur besoin (ici, se dégager d’une mauvaise aura, les mauvais films m’accablent bien trop longtemps). Il me semble alors que cette tentative d’esthétiser l’écriture, c’est déjà s’engager à la travailler. Se mettre en condition c’est déjà essayer, c’est déjà presque faire. Il faudrait encore trouver sur quoi. Une chose est certaine, je veux écrire sur ce que j’ai envie de défendre, surtout vis-à-vis de ce qui est défendu.

Je découvre depuis peu le cinéma Hongkongais. Je n’ai envie de regarder que cela, mais, cela suffit-il pour écrire quelque chose de digne (et) d’intérêt ? *

Je n’arrive pas à me décider, ainsi conseillerai-je quelques films en vrac.

Love on a diet, Johnny To, 2001

Il est amusant de constater que ce film soit sorti en 2001. Pendant hongkongais de Shallow Hal ? Presque. En tout cas, même beauté de personnages, même confiance absolue en eux et en ce qu’ils peuvent contenir de plus pur. Film de régime. Andy Lau et Sammi Cheng sont obèses. Elle veut maigrir, lui non estimant être suffisamment heureux. Il l’aidera tout de même. L’usage de prothèses pour ces deux seuls acteurs est extraordinaire. Ne jouissant pas encore d’un corps de chair, ils s’extrairont tout deux d’un pré-état, la prothèse contenant déjà en elle-même sa propre perte. Sublime Sammi Cheng, qui, tout au long du film perd des parties de prothèse comme elle perdrait des dents de lait.

The god of cookery, Stephen Chow, 1996

Véritable art du contrepied. De la légèreté absolue naît la gravité. On ne sait pas trop pourquoi mais, tout à coup, quelque chose prend. Idée simplissime mais pourtant magnifique, lorsqu’un personnage devient sage, ses cheveux virent au gris.

Sparrow, Johnny To, 2008 / Love in the time of twilight, Tsui Hark, 1995

Donner le temps au temps. Laisser les choses advenir. Même sentiment de douceur et de langueur.



* Une phrase de Simone Weil me rassure néanmoins. « Aucun inconvénient à se croire beaucoup moins avancé qu’on n’est : la lumière n’en opère pas moins son effet, dont la source n’est pas dans l’opinion »

mercredi 7 août 2019

Notes d'un voyage à Haïti


1er jour : Mercredi 10 juillet

Arrivée à la campagne. Il s’avère que cette campagne a un nom : Degand. Mais, personne ne la nomme ainsi. Tous disent simplement campagne, ou plus étonnamment « en dehors ». La maison est belle. Ai très vite été servie à manger. Poulet grillé, bananes pesées, banane, igname, porc et sauce (on aurait dit de la garbure landaise). Douche, un verre de lait chaud, cannelle, clou de girofle. Au lit à 20h.


2ème jour : Jeudi 11 juillet

Levée à 9h. Ai mangé des bananes avec du hareng. On m’a attendu pour saigner le cabri, le sang de cette bête est d’un rouge totalement irréel. Vers 10h avec Dési et Etienne on est allés chercher de l’eau à la source avec la mule de la famille. Ces aller-retours s’effectuent 2-3 fois par jour, pour approvisionner la maison en eau pour la journée. Ils ont préparé le cabri toute la journée, j’ai beaucoup filmé. Il y avait quelques enfants à qui j’ai donné des bonbons. Je crois que ce sont des voisins. J’ai commencé Moins que zéro. L’ennui est agréable. La chaleur est dure à supporter et à 14h je décide de m’allonger. Je me réveille à 16h, lis un peu et écris un peu. A 17h je vais manger, le cabri bouilli avec sauce, riz et pomme de terre. Je tombe sur quelques abats, je n’aime pas ça. On me trie les meilleurs morceaux. Je mange de l’abricot haïtien en dessert, bois du jus de citron. Je filme et me balade. Les montagnes sont très belles, on m’apprend que de là où je me situe, tout ce que je peux voir appartient à ma famille. Ils ont l’air d’être propriétaires d’un bon tiers de la commune. Je vais à la cuisine, on me fait trier des grains de café et des haricots. C’est très reposant. Je suis assez sereine mais très collante. 20h10, le bruit de la pluie sur la tôle.


3ème jour : Vendredi 12 juillet 

Réveillée à 8h30 par des chiens qui hurlaient. Bu un peu de café et de lait sucrée avec du pain surgelé. Je n’ai pas tout fini. Ils sont en train de moudre le café que l’on a préparé hier soir. Je me lave, puis j’appelle maman avec le téléphone de tonton Von. Ensuite, je descends à la cuisine. Il y a les gamins d’hier. Ils peuvent rester assis pendant des heures sur une chaise sans bouger. Dési cuisine des spaghettis aux harengs, il est super fier de lui alors que c’est loin d’être incroyable. Après le repas, je discute un peu avec Von et Dési. Ils m’apprennent comment cette maison a été construite. Von, seul avec la mule, montait six parpaings à la fois. Sur le chemin, entre la ville et la campagne, il se faisait railler. On disait qu’il ne réussirait jamais à la finir. La manière dont cette histoire m’est racontée ressemble aux leçons de sagesse de Nasreddine. Un autre cousin arrive, peut être que l’on ira chez lui dans la semaine. Il habite près de la plage. Je filme un peu le cochon qui sera saigné sous peu. Il est 12h15. Gaël, le fils de Von a ramené des produits de la ville. On a bu du coca avec de la glace. La glace n’est pas traitée, j’espère ne pas tomber malade. Une cousine reste dans la cuisine toute la journée. Je crois qu’elle est enceinte. J’ai tenté de communiquer avec les gamins, sans grand succès. Il y en a un qui a quatorze ans, il en paraît quatre de moins. On a remangé ensuite : maïs moulu, consommé pois noirs et morue. C’était excellent. Je vais me reposer dans ma chambre, j’ai fini Moins que zéro. 15h10. J’émerge. 17h22. La chaleur est très lourde. Je commence Middlesex. On me fait passer une carte prépayée qui ne fonctionne pas sur mon téléphone. Les habits que je porte sont raides de transpiration. Sonia, la future femme de Von, a lavé les vêtements que je portais hier. Ils sont, eux aussi, très raides, cette fois-ci à cause du savon de Marseille. Il n’y a pas de lessive ici. 19h. Les femmes d’ici ont les traits durs, des poils sous les bras et les seins lourds. Je ne ressemble pas aux femmes d’ici, je ne ressemble pas à ma grand mère. Elles travaillent toute la journée. Cela ne m’empêche pas de vivre. Je ne suis pas particulièrement fière de moi. Leur posture est remarquable. Tandis qu’elles ramassent ou travaillent quelque chose à terre, elles ne sont pas bêtement courbées. Leurs jambes restent relativement droites et c’est au niveau de leur bassin que leur dos se casse pour former un angle aigu, presque droit. Le soleil se couche, c’est sublime. Claude, le mari de ma grand-mère, a préparé une soupe qui est très grasse. J’ai un haut-le-coeur. Dési donne la coupelle aux chiens, qui semblent n’avoir jamais été aussi heureux de leur vie. Je me lave, je me sens mieux. Je filme encore un peu, j’ai peur de ne plus avoir assez de batterie. Je n’ai pas d’adaptateur. Il y a des chants qui semblent venir de l’autre côté de la montagne. Mamie m’explique que ce sont des évangéliques qui prient. La lumière baisse à vue d’oeil. 20h. Je n’arrive plus à lire. Je mange une mangue très parfumée. Plaisir inouï que de mordre à pleine dents dans un fruit juteux. Le fruit est chaud et sucré, je m’en mets absolument partout. Le goût du fruit n’est pas homogène, des régions sont très sucrées, d’autres moins mûres, donc plus acides. Chaque bouchée est une vraie surprise. Je suçote le noyau plat comme un esquimau. J’ai des filaments plein les dents. Je ne vois plus rien. Je suis postée vers l’ouest pour attraper les derniers rayons de soleil. Le ciel, de l’autre côté, est très menacent. Il y a de gros nuages gris. Les chants ne se taisent pas, je me demande quand et comment ces gens vont-ils rentrer chez eux sans lumière. Claude fait des allers et venus en marmonnant dans sa barbe. Il n’y a pas de poubelle ici, tout le monde jette les détritus en contrebas de la montagne. Je laisse traîner mes papiers usagés un peu partout sur les tables, je ne crois pas que ce soit véritablement mieux. Le prêtre a un mégaphone, il crie liberté. La page est remplie de gribouillis, j’écris dans le noir. 20h22. Je m’éclaire à la lumière de mon iPod. J’ai souhaité la bonne nuit à tout le monde. Mes mains sentent encore l’oignon. Ce midi j’ai un peu aidé en cuisine. Je suis obligée de tapoter sur l’écran toutes les dix secondes pour que la lumière soit maximale (il y aurait une manipulation à faire pour régler ça je suis sûre). La nuit, ici, me terrifie. Si l’on se perd dans ces lieux, je suis persuadée qu’il est possible de mourir. Je commence à avoir chaud. J’en ai marre de tapoter sur cet écran. Je ne voudrais pas vider totalement la batterie. Je n’ai pas envie d’écouter de la musique, juste de dormir. 04h01. Les ronfleurs devraient avoir honte d’eux. 


4ème jour : Samedi 13 juillet 

Levée difficilement à 8h30. Réveillée une première fois aux alentours de 6h, car Etienne voulait nous emmener, Dési et moi, faire un tour à Mauricette (Morisette? Personne n'a pu me renseigner sur l’orthographe). N’ayant quasiment pas dormi de la nuit, j’ai décliné l’offre. A mon réveil, Dési était étonnement gentil. Tout cela est bien suspect. Il me prête son téléphone (qui capte), son appareil photo (chargé) et me prévient qu’il dormira dans le salon le lendemain. Je me lave à l’eau de source et me lave les dents à l’eau traitée. L’eau traitée se présente sous forme de petits sachets carrés, les Haïtiens en suçotent toute la journée. Cette eau a mauvais goût. 9h30. J’ai vu le cocotier sous lequel le cordon ombilical de ma mère a été enterré. L’arbre est magnifique, on me dit qu’il a donné beaucoup de fruits. Mon tonton Von ressemble à Harry Dean Stanton, il porte une casquette jaune trop petite pour lui. J’ai bu une coco, j’ai donné la chair au gamin de quatorze ans. Il porte une bande de t-shirt en guise de bandeau et tient en captivité, à l’aide d’un ingénieux système, un moineau aux ailes brisées. Je ne sais pas ce qu’il va en faire. 10h15. Repas, igname, pomme de terre, banane et cabri en sauce. On me sert une part énorme, c’est bon mais je ne peux pas tout finir. Je donne le reste au gamin qui lui même donne le reste aux chiens. Entre 12h et 14h, j’avance Middlesex. Lorsque je sors de la chambre, il y a des gens qui sont là. Des cousins, me dit-on, des Souverain. Presque tous les membres de la famille Souverain ont une polydactylie : un sixième doigt plus ou moins développé. Celui du cousin auquel on me présente est énorme, on dirait une grosse cacahuète. Il y a aussi, quand je sors de la chambre, une jeune femme qui m’observe. Je n’arrive pas à déterminer son âge. Elle a de faux cheveux, une incisive cassée, des seins énormes et un très beau sourire. Elle me touche le bras, demande à ma grand mère pourquoi je suis blanche (de ce que je comprends, le créole m’apparaît de jour en jour toujours plus difficile). Ma grand mère lui explique que je suis mélangée et que ma mère est bien noire. Elle me dit : tu es belle. Ca je le comprends. Malgré moi, j’évite un peu cette jeune femme dont les manières avenantes m’effraient un peu. Je me sens honteuse de ne pas réussir à communiquer. Je ne ressens pas de sentiment d’appartenance. A force de trop traîner dans la cuisine, mes cheveux commencent à sentir réellement mauvais. Je mange un maïs boucané que je partage avec le cochon. Je lui donne aussi du pain, il se régale. Ses couinements pathétiques m’attristent un peu. Claude me donne un bout de coco sèche, c’est très dur à mâcher. 15h04. Ai bien avancé Middlesex, rien d’autre de significatif dans la journée.


5ème jour : Dimanche 14 juillet 

Levée à 7h pour aller à l’église avec tonton Von et Dési. Mamie me prépare une bouillie sucrée à base de lait, de cannelle et de farine grillée. Douce impression de régresser gustativement, je pourrais laper ça toute la journée. Dési m’explique que c’est un plat que préparaient les esclaves pour se donner des forces. Tonton Von troque son allure de cowboy souffreteux pour revêtir un costume. On dirait un activiste afro-américain. Je ne l’ai jamais vu aussi chic. J’admire mon tonton Von. J’admire sa constance et sa droiture d’esprit. Son pas est léger et souple mais régulier. Affirmé, il ne bute pas dans les hautes herbes ou sur les pierres, car il sait exactement où poser le pied. De légères marques de transpiration sur le haut de son crâne dégarni et sur ses tempes viennent colorer et illuminer son visage, tandis que les miennes - à l’accoutumée - affluent de manière anarchique. La rigueur d’esprit se lit sur son corps. Sa voix ne s’élève jamais au dessus du murmure. A l’église. Le manque de moyens est affolant : au lieu de vitraux, une bâche couleur bleu piscine et pleine de trous laisse filtrer la lumière de ci de là. A l’entrée, des jeunes gens se relaient une porte mobile (non fixée sur des gonds) pour ouvrir et fermer sur demande. Un jeune gringalet porte des lunettes rectangulaires (première personne que je vois avec des lunettes de vue ici) en mode free jazz sur une batterie pour accompagner la lecture de versets. Les jeunes femmes ont coincé des voilettes sur leurs chignons pour les faire tenir en place. Les jeunes hommes portent des fausses ceintures griffées et des lunettes de soleil ostentatoires. Un homme à l’allure menaçante porte une chemise Batman. J’étouffe un rire nerveux. La cérémonie dure une éternité, et lorsque nous rentrons il est quasiment 13h. J’ai bien mangé, riz, pois, cabri et avocat. Les haïtiens se servent de l’avocat comme ils se serviraient de pain, ils semblent saucer avec. Je finis Middlesex. 14h30. Il y a de l’orage, ma digestion est très lente. Je suis couchée sur le lit et je réécoute l’Abécédaire de Gilles Deleuze. Première lettre je suis déjà hilare, Gillou n’aime pas les frotteurs. Après une vingtaine de minutes, je mets sur pause pour piquer un somme. De cette douce moiteur je me réveille toujours désorientée. Mon premier réflexe est de regarder l’heure. 17h. 14 Juillet, l’humeur n’est pas à la fête. 17h45. Le rideau de la porte et celui de la fenêtre se gonflent. Il y a du vent, c’est joli. Ce soir j’ai remangé de la bouillie, c’est vraiment incroyable ce truc me rend dingue. Il y a une procession de l’autre côté de la montage, à cause du mégaphone on croirait à une retransmission radiophonique d’un match de foot. J’ai un autre cahier dans lequel avancer quelques textes sur le cinéma. Je n’arrive pas à écrire, je préfère raconter ma vie palpitante. Le soleil ne va pas tarder à se coucher. 19h30. Les mangues pourrissent dans la corbeille en propageant une odeur douceâtre. Les moucherons ne tarderont pas.


6ème jour : Lundi 15 juillet 

Lorsque j’émerge définitivement du lit, il est 9h50, le cochon est mort et une vingtaine de personnes viennent d’arriver. Je bois un café qu’on ne me sucre pas pour une fois, une tablette pistache (qui est en fait à base de cacahuètes) et le fond d’une boisson goût « tropical » dont la couleur rose fluo ne me rassure pas trop. C’est pas mauvais. A peine ai-je fini qu’on me retend une assiette pleine de soupe : le repas du midi. Ce sera pour plus tard. Ils sont en train d’enlever les poils du cochon comme des barbiers. Je suis un petit peu triste, filmer ne m’amuse plus trop. La soupe est un proto-pot-au-feu, je manque de dégobiller. Victoire, j’ai réussi à refiler mon assiette à Gaël qui la donnera à un gamin sans doute plus affamé que moi. On me donne un sachet plein de merveilles rassis. C’est délirant. Ils me gavent pour que je serve de plat principal pour le mariage, je ne vois pas d’autres solutions. Je lis dans les yeux de ma grand mère, le temps d’un instant, la malice de la sorcière d’Hansel et Gretel. 10h45. Un cabri avec un strabisme, posté non loin du cochon, bêle lorsqu’on lui ouvre les viscères (au cochon, lui ça viendra plus tard). La tasse dans laquelle j’ai bu mon café ce matin est utilisée pour transvaser le sang de la pauvre bête dans un grand récipient. Les bouchers me demandent si je veux filmer, gênée, je réponds à la négative. Son coeur est gros comme ce que je m’imagine être le coeur d’un diabétique. Je décide de quitter les lieux, il fait décidément trop chaud. Je commence L’enracinement. 11h30. Tandis que l’on me ressert une énième assiette de nourriture (c’est acté je suis la prochaine sur la liste), une deuxième bête est égorgée : le cabri au strabisme. La tête du cochon, quant à elle, trône déjà fièrement sur un meuble de la cuisine. Décidément, cette journée est riche en émotions. Igname : racine ingrate et farineuse sans grand intérêt, si ce n’est le pouvoir - presque magique - d’homogénéiser tout condiment ou accompagnement dont le goût serait trop prononcé. L’igname atténue le sel de la morue qu’il y a dans mon assiette avec une finesse et un dévouement remarquable. Les bouchers/barbiers sont en train de tondre le cabri avec des lames de rasoir. Ils sont à ça de l’enduire d’après rasage, on se croirait dans un salon de toilettage. 13h10. Sonia a pris l’habitude de m’appeler Lo en me tapotant l’épaule lorsqu’elle me voit. Puis, elle repart. Elle ne cherche pas à engager ou provoquer le dialogue — qui serait moins un véritable échange qu’un vrai dialogue de sourds — elle constate seulement ma présence. Je l’en suis redevable. Ma grand mère a écrasé un corossol dans un verre pour que je puisse le manger à la cuillère. La texture crémeuse et très sucrée du fruit trop mûr ne me déplait pas. Même pas 17h et c’est reparti pour le n-ième repas de la journée. Consommé pois rouge et riz. Est-ce pour combler l’ennui que l’on me force à manger toutes les 3h? Je commence à trouver cela franchement lassant. J’aime la sensation de début de faim, je n’ai plus les moyens de la ressentir ici (dans un pays où les 3/4 de la population crèvent de faim au calme). 19h. Ce qui devait arriver, arriva. J’ai trop mangé et mon estomac se tord de douleur. Je reste couchée toute cette fin de journée. La voix chevrotante de Deleuze me réconforte quelque peu. Symptômes de maladie : le lit s’emplit de divers éléments tout aussi indispensables que parfaitement inutiles (pour éviter tout déplacement superflu). J’ai la tête posée sur la trousse à pharmacie, Deleuze dans mes oreilles, la bonbonne rafraîchissante sur la poitrine, ma gourde sur le ventre et L’enracinement à mes pieds. 20h.


7ème jour : Mardi 16 juillet 

Levée à 9h30. Le café n’a jamais été aussi sucré qu’aujourd’hui. Mon désir d’écrire prend le pas sur mon désir de filmer de manière significative. Repas assez gras, mais plus léger qu’à l’accoutumée. Chips de pomme de terre et bananes pesées. Il y a du cochon aussi, mais pour l’instant je décide de ne pas en prendre. Pas que je développe, sorti de nulle part, une conscience animale (ce qui serait un peu malhonnête). Juste, voir l’acte en vrai change quelque peu la donne. Je suppose que si je vivais de manière définitive dans ce type de lieu, ma consommation de viande serait rationnée de manière drastique, accompagnée d’une réelle affliction et d’un vrai sentiment de reconnaissance envers l’animal. 12h. Je me lave à l’eau de pluie, me frotte avec une brosse décapante et utilise un savon anti-bactérien. Cela fait une semaine que je ne me suis pas vue dans un miroir. Je ne perçois que des morceaux de moi-même, j’imagine l’ensemble. Changements locaux : ma poitrine est légèrement douloureuse comme anesthésiée, mon ventre perpétuellement gonflé, mon pied droit souffre à la suite d’un effort prolongé, la teinte de mes bras semble s’être assombrie. Chose que je constate plus que jamais, je transporte avec moi une odeur qui est le parfait mélange des odeurs des activités auxquelles je me livre pendant la journée (fumée, moiteur des draps, odeur des bêtes…). Ces odeurs locales sont plus ou moins prononcées chez les personnes qui m’entourent, non sans rappeler donc, leurs propres activités. Les femmes sentent le brûlé et les hommes, le cabri. Certains masquent ces signes distinctifs (soucieux de leur image olfactive auprès des autres je suppose) sous des montagnes de parfum à l’odeur invasive troublant ainsi les pistes. Les odeurs ne sentent pas abstraitement « mauvais » ou « bon ». Elles sont la marque, tout à fait concrète, du travail. A Haïti, le travail a une odeur. Il me semble que tant que je serai ici, tous mes décrassages intensifs ne pourront totalement effacer cela. A force de trainer dans la poussière, tous les enfants ont les pieds blancs. Dési leur apprend une chanson de la table ronde et évoque quelques grandes lignes de la légende arthurienne, ça a l’air de plutôt les amuser. 13h30. Je n’ai pas réussi à tenir mes engagements très longtemps. Lorsque je me lève Sonia m’a préparé quelques morceaux de cochon. Incroyable goût d’une bête à l’air si tristement disgracieux. Quelques morceaux nobles, juste grillés, abondamment citronnés et voilà que je développe de nouvelles facultés gustatives. Des papilles jusqu’alors engourdies se réveillent et se mettent en fête. J’ai les larmes aux yeux, c’est trop bon mais j’ai évidemment honte. Tonton Von me montre comment repérer à leur chant, les cigales qui vont bientôt mourir. 15h15. Je vais me coucher. Quand je me lève je vois que mamie a conservé une assiette de griots pour mon repas. Elle m’a aussi préparé un pichet de jus de citron, ayant vu que cela me plaisait terriblement. Elle prend son rôle de grand mère très au sérieux. Gênée par toutes sortes de maux, elle ne marche plus vraiment droit mais semble danser. Elle effectue de manière régulière un pas très charmant de balancier. Un appui sur le côté gauche et un appui sur le côté droit, si ce n’est qu’elle semble toujours en joie.


8ème jour : Mercredi 17 juillet 

Réveillée à 8h30. Zilka, la cousine de ma mère est arrivée de Guadeloupe avec ses deux filles. Elle est magnifique et a un trou énorme entre les deux dents de devant. Ses filles ont l’air chouette. Paola, l’aînée, porte un t-shirt Playboy et joue à Piano Tiles sur son portable. J’aide à laver le linge, une cousine en profite pour me racketter tous mes vêtements. Cela ne me dérange pas. Tout le monde fait la cuisine, on me traduit en créole le nom de tous les légumes que l’on va manger ce midi. 11h. La journée a filé à toute allure, il est déjà 17h. Zilka a passé la journée à me coiffer. J’ai trainé avec ses filles, on a mangé beaucoup de maïs. 18h. Gaël est le fils de Tonton Von. J’ai appris qu’il avait 28 ans. C’est un jeune homme aux gestes très tendres, très féminins. C’est la bonne à tout faire de la famille. Son corps est tellement aux prises avec les injonctions de ses aînés que sa voix ne semble pas avoir pris le temps de muer. Il porte au menton une simili-barbiche tout à fait ridicule. Il n’habite pas avec nous, mais dans la maison que tonton Von possède à Carrefour (à 2h à pied d’ici). Il fait l’aller retour plusieurs fois par semaine. Il est en tenue de travail la journée, c’est-à-dire qu’il porte des habits qui ne craignent rien. Le soir venu, il se lave, se parfume et se change pour mettre des habits de ville. Des habits soigneusement pliés qui ont trôné dans un coin de la maison toute la journée. Un t-shirt, un jean droit et des chaussures de ville. Il revêt cette tenue, bien trop chic pour le trajet à effectuer. Je sais que lorsqu’il arrivera à Carrefour 2h plus tard, ses habits seront inévitablement tout poussiéreux. Gaël ramène toujours de la ville un bloc de glace et des boissons sucrées. Il est accueilli comme le Messie et c’est évidemment lui qui boit le moins. Il prépare mes repas, l’eau de mon bain, me fait des courses. Je lui dois beaucoup et je ne sais comment le remercier. Je tente de signifier tous mes gestes et toutes les marques de respect que je lui porte. Je ne sais pas si cela a beaucoup d’incidence. Il est habitué à ce genre de tâches et répond de cela avec la même formule. Lorsqu’on le remercie, il dodeline de la tête, ferme les yeux et ne cesse de répéter d’accord, d’accord.


9ème jour : Jeudi 18 juillet 

Levée à 4h, pour aller chez Zilka puis en ville. Est-ce parce que je rencontre de nouvelles personnes que mes rêves sont ils soudainement plus diversifiés? Ai rêvé d’un contrôle de trigo raté, de Daney écrivant des textes théoriques sur PC Music et surtout de MI:2 tourné à Bordeaux. Les cheveux longs de Tom Cruise, la sale tête de Dougray Scott. Assistant au tournage de quelques scènes, notamment à une poursuite en bateau sur la Garonne, je me revois, postée sur un côté de la berge, disant à mon père « ceMcQuarrie (c’est lui qui réalisait cet opus étonnamment) n’a pas du arpenter beaucoup Bordeaux, il n’a aucun souci des distances réelles… » Journée morne. Ma volonté et mon envie d’écrire se délitent peu à peu. Je n’aime pas être hors de la campagne. J’ai finalement plus de temps pour réfléchir lorsque je n’ai rien à faire. J’ai plus de temps pour regarder ce qui m’entoure. Pendant une semaine, j’ai appris à investir chaque parcelle de l'espace fini, limité, qu’est la maison de Tonton Von. Aller en ville c’est me confronter à quelque chose qui me dépasse. Je suis pressée toute la journée. Je me rappelle ce que Deleuze disait hier à propos du régime des philosophes (K comme Kant) quelque chose qui résonne dans ma tête aujourd'hui : « avoir l’habitude c’est contempler ». Sur Port-Au-Prince. Pas grand chose à en dire qui ne serait pas quelque chose de purement évident. Cette ville ressemble à ce que l’on peut observer dans les livres de géographie de collège. Ca fout la haine. Je n’ai pas filmé. Des choses m’ont plu : la gentillesse du chauffeur qui nous a accompagné, le goût du Fanta raisin, prendre ma douche à l’air libre dans la cour de Zilka. 


10ème jour : Vendredi 19 juillet 

Levée à 4h pour rentrer à la campagne. Deux heures de marche de bon matin purifient mon âme. Sensation extraordinaire : sentir l’air passer au travers des mailles capillaires de mon crâne tressé. 9h30. Je mange une mangue superbe. 10h30. Je finis L’enracinement et je commence Les Essais. Presque 13h. Après m’être délecté des trois premiers chapitres (avec une pause entre chaque, afin de laisser le temps nécessaire à mon cerveau pour s’aérer) je plonge dans un demi-sommeil très agité. Mon corps se liquéfie, on me tend un bol de soupe chaude. Une soupe maigre dans laquelle nage tristement une pomme de terre et quelques feuilles de chou. Le bouillon n’est pas mauvais, on dirait un fond de bouillabaisse (je crois que la France me manque). 16h. A quatre dans la chambre, on se complaît dans notre geôle. Le mariage est demain, il y a au moins cinquante personnes là dehors. J’écoute Deleuze en mangeant un bout de canne à sucre. Extraordinaire bâton. Effort buccal à produire tout a fait démesuré en regard de ce qui est obtenu (un simple suc sucré). J’ai mal aux dents à force de mastication, mais l’effort en valait la peine. Tout à l’heure j’ai été tirée du lit par ma grand mère. Elle voulait que j’aille dire bonjour aux invités. Je suis présentée à une très belle jeune femme, la trentaine, qui me prend instinctivement dans ses bras. Elle demande de mes nouvelles, des nouvelles de ma mère et de mon père. Je ne la reconnais pas jusqu’à ce qu’une cousine l’appelle par son prénom. Denise. J’ai passé trois semaines à Miami chez une Denise, il y a de cela sept ans. Ce qui délirant c’est que la Denise chez laquelle j’étais, je la rapprochais physiquement plus de ma grand mère que d’une jeune femme. En sept ans, Denise a considérablement rajeunie. Elle est devenue éblouissante ; pas qu’elle n’était pas belle mais l’inévitable usure liée à l’âge se lisait sur son visage. J’ai lu La Source sacrée d’Henry James. Je commence à devenir paranoïaque, je suis désormais persuadée que Denise a puisé toute son énergie vitale dans le corps de l’un de ses proches.


11ème jour : Samedi 20 juillet 

Levée à 6h30. Jour de mariage, l’accès aux différentes pièces est condamné, je passe la matinée dehors puis je dors toute l’après-midi. Je comprends, parmi tous les invités, que ma mère, malgré sa couleur de peau, portait en elle un devenir blanc très fort (je suis matrixée par Deleuze c’est fini). J’ai passé la soirée avec deux de mes cousins qui ont mon âge. Je me sens rajeunir. Cette fin de journée a éloigné toute tristesse et mélancolie.


12ème jour : Dimanche 21 juillet 

Levée à 7h30. Douce routine, je ne veux pas que cela s’arrête. Il faudrait que je reste jusqu’au mois d’août pour avoir la chance de goûter aux fruits d’ici. Beaucoup sont encore verts, notamment les oranges et les quenettes. Mes cousins sont mes professeurs officiels de créole, je progresse un peu. On traîne toute la matinée, on écoute de la musique. Ils connaissent Niska, Dadju, La Fouine et Youssoupha. Je trouve cette combinaison bien étrange. Je leur fait écouter DS2, ça les rend dingue. Lorsque je tente d’expliquer avec des mots maladroits ce qu’est un « charo », Junior (cousin n°1), rétorque presque aussitôt : « Je comprends, un charo est un personne frivole ». Tant de pureté m’émeut beaucoup. 13h. Mamie me parle de sa vie passée, elle pleure un peu. J’apprends, peu à peu, à rester assise sans rien faire. Du moins, rien faire revêt aujourd’hui un sens différent. Je ne fais techniquement rien, mais je regarde, j’éprouve mon corps, j’aère ma tête, j’écoute les bruits du monde. Je crois que je suis heureuse ici. Je n’ai plus grand chose de nouveau à dire ou quelque chose de particulier qui aurait échappé à ma conscience, à souligner. Mais, et c’est bon signe je pense, j’accède aujourd'hui à un sentiment de sérénité et d’équilibre encore jamais atteint. Je continuerai de lister mes quelques activités journalières pour m’aider à me souvenir. J’ai peur d’oublier. Je n’ai plus besoin de fournir d’effort pour tenter de rendre ce que je vois signifiant, pour transformer l'espace perçu et vécu en matière scriptible, pour me l'approprier. Mon voyage touche à sa fin, ma patience concernant cette activité d’écriture aussi. L’avoir régulée quotidiennement m’a aidé à mettre au clair mes sentiments. Je crois que ça a porté ses fruits, car je n’en ressens plus aujourd'hui la vive nécessité. C’est plus apaisé. 14h. Je n’entends pas tant que ça les oiseaux ici. C’est que les insectes semblent les supplanter dans le droit à la parole. Assisté à la levée d’un orage. Justement, Deleuze en parlait dans mes oreilles encore hier ou avant-hier (I comme Idée). Sur la beauté finie de l’orage, qui n’a pour soi que sa propre raison d’être. L’orage est, puis un temps après, l’orage n’est plus. La lumière baisse à vue d’oeil, le vent se gonfle, les bruits deviennent étranges. Les éclairs sont incroyables, on se croirait dans un laboratoire de physique. Vraies expériences de lumière; noir, blanc puis encore noir, blanc. Une boucle infernale qui ne semble vouloir s’arrêter. C’est encore plus grisant qu’une expérience de flickr, j’ai l’impression d’être aveugle. J’ai un peu filmé, gardant un oeil sur le ciel et l’autre sur l’écran. Quelque peu désappointée par la manière dont est retranscrit, à un degré bien moindre, cet étrange phénomène.


13ème jour : Lundi 22 juillet 

Etienne, Mauricette, agriculture, beurre de cacahuète et avocat. Sieste, Montaigne. Gens silencieux, je consomme moins 
(mots clefs de la journée)


14ème jour : Mardi 23 juillet 

Lorsque ma grand mère me sort du lit à 6h30, je me rends compte que je me suis tâché pendant la nuit. Il y a un peu de sang séché sur mon pyjama au niveau de l’entrejambe. Elle m’explique qu’aujourd’hui est un jour très important. Après avoir avalé un café insipide et quelques bouts de pain sec, on descend dans la forêt, Claude, Dési, un gamin, elle et moi. Elle porte sur son visage un air très décidé. On emporte avec nous une bouteille de rhum blanc, de l’eau de source, du café, des bougies et des allumettes. Pendant dix minutes nous nous enfonçons si profondément dans le bois qu’il commence à faire nuit. Enfin, nous montons une dernière côte et se dévoile à nos yeux, un large plateau de terre. Il y a, sur cette portion de terre, deux cases et deux tombes. Si ma grand mère m’emmène ici, c’est pour me montrer le lieu où elle honore les esprits. Elles est obligée de se cacher pour pratiquer. La mine défaite, elle m’explique que tous (les jeunes et le plus âgés), se sont tournés vers l’évangile. Il n’y a plus personne dans les alentours qui pratique encore le vaudou. A l'intérieur de l’une des maisonnettes, il y a un grand banc de pierre sur lequel est posé une grande malle pleine d’une quinzaine de repoussoirs. Des sachets, pour la plupart, remplis de poudres et d’épices. Ces objets sont vieux d’une centaine d’années. Trois drapeaux - rouge, blanc et noir - sont accrochés au mur. Mamie m’explique que le tremblement de terre a détruit cet endroit, mais qu’étonnement certaines choses — les plus précieuses — sont restées en place. Elle a fait du mieux possible pour remettre en place et rendre à nouveau praticable ce lieu de culte. A ce moment là, où tout était détruit, elle aurait pu tout abandonner, ce qu’elle n’a pas fait. Ce qu’elle m’explique par la suite me touche énormément. Ma grand mère a accouché de ma mère ici, dans ces lieux cachés, toute seule, sans assistance médicale. Ma mère jusqu’à ses sept ans a vécu ici. Avant de partir définitivement d’Haïti pour la Guadeloupe, ma mère fut à ma place dans cette case. On lui a demandé de faire trois voeux. Les trois voeux se sont réalisés. Un, le plus important pour elle, était d’avoir une petite fille. Presque quarante ans plus tard, je suis à sa place et c’est à moi, désormais, que l’on demande de faire trois voeux. S’ils se réalisent, j’aurais une dette envers les esprits que j’ai prié et devrais revenir sur place. Je fais mes trois voeux en jetant les trois liquides - café, rhum, eau - tour à tour sur les repoussoirs. Ma grand mère m’explique, par la suite, que lorsque j’étais petite, elle a fait un rêve dans lequel j’étais au bord d’un ravin. Un esprit ayant pris l’apparence d’une vieille femme m’a sauvé et depuis veille sur moi. Elle m’emmène près de l’une des tombes et me demande de remercier cette vieille dame. De plus, la raison de ma présence ici, n’est pour elle pas le fruit du simple hasard. Si j’ai décidé de venir dans ces lieux chargés d’Histoire, c’est qu’il le fallait. Elle m’explique, en me touchant la poitrine que c’est quelque chose qui me dépasse. En quittant les lieux, elle dit regretter être la seule à perpétuer cet héritage, et que ce sera désormais à moi de prendre, avec les moyens que je possède, le relai de ces histoires familiales. Nous avons passé deux heures dans la forêt à honorer les morts et à prier pour l’avenir, et lorsque nous rentrons à la maison je me sens toute chose. Il faut que je prépare mes affaires, je descends à la ville dans quelques heures. 18h. Alain est le petit frère de Gaël. Je l’ai rencontré, lui et Junior, le jour du mariage. Je me suis très vite prise d’affection pour eux. Alain est très beau, il a un charme plus évident que celui de son frère, il est naturellement élégant. Il le sait. Cependant, sa vraie gentillesse et la réelle attention qu’il porte à ceux qui l’entoure, désamorcent quelque peu son caractère plutôt narcissique. Il en est de même pour Junior. En ville, les choses sont bien différentes de la campagne. Tout le monde a un téléphone et se prend en photo. En deux semaines de vie à la campagne j’ai appris à me détacher de mon image. Je ne sais pas à quoi je ressemble lorsque je me lave le visage. J’interprète des signes potentiels, les doigts sur le visage comme si je lisais le braille. Ici, croulant sous l’affluence de photos, l’image de moi-même qui m’est directement renvoyé m’effraie un peu. 23h. J’ai passé une délicieuse soirée en compagnie de Junior et d’Alain. Nous passons la nuit à boire du cream soda sur le toit de ce dernier. Le sujet de la foi est évoqué. Ici, les jeunes sont très croyants, ils ne comprennent pas pourquoi ce n’est pas le cas en France. Je leur explique je n’ai pas le temps, ou du moins que je ne le prends pas, pour penser à Dieu. Tout enfant, ou jeune qui possède le minimum de confort et de santé n’est plus facilement impressionnable. Comment est-il possible de croire à un miracle, lorsque, si tu as soif il te suffit d’ouvrir un robinet pour boire? L’analogie est peut être étrange mais me semble vraie. Junior et Alain sont aussi lucides sur plein de choses. Je tiens à garder contact et leur demande quand est ce qu’ils viendront me rendre visite à Paris. Ils m’expliquent qu’étant Haïtiens, ils leur est très difficile de sortir du pays. Haïti comme l’un des pays les plus pauvres du monde, le consulat accepte beaucoup plus facilement les demandes d’asile que celles de visa. Un Haïtien a le droit de faire la manche dans des pays riches mais ne possède pas le droit d’y faire du tourisme.


Ecrit dans l’avion, le lendemain

Il est très difficile de se laver de sa culture. Malgré ma volonté de m’éloigner de tout, j’ai emmené dans ma valise Montaigne, Deleuze, Weil, BEE et Eugenides. Ce que je lis et écoute a une influence sur la manière dont je regarde les choses, ça me tue. Je me demande ce qui se serait passé si j’étais venu sans rien, sans même ce cahier. 
J’ai beaucoup de respect pour toutes ces personnes rencontrées qui n’ont pas besoin de la philosophie ou de la littérature pour apprendre à vivre.




mardi 30 juillet 2019

Le Quatuor d'Alexandrie - Les lieux sous les Souvenirs

Si je devais décider d’une image pour rendre compte de ma lecture du Quatuor d'Alexandrie, ce serait celle d’une promenade, comme de l’investissement d’un espace par le moyen d’un discours. Jusque là rien que de très commun, à titre d’exemple les courbes qui se resserrent sur les chemins de Jude l’Obscur (T. Hardy). Seulement ici, il n’est plus possible de suivre aucune ligne mais la carte s’est déformée sur le plan du réel-géographique pour se reconstruire ailleurs, à un autre niveau. On est plus dans l’ordre d’une copie topologique, comme d’une mise en scène d’un paysage reproduit d’après une carte, encadrant plus ou moins hostilement ses personnages. Mais il s’est formé comme un jeu d’influences réciproques, entre les hommes et le milieu sur lequel ils sont venus se fixer avec leurs désirs. La ville a façonné ses habitants, à tel point qu’ils en ont re-dessiné en esprit une géographie jalonnée de leurs affects et de leurs fantasmes. Jusqu’à ce qu’elle soit devenue autre à force d’amour et de souvenirs.

Pour bien saisir ce mouvement, il faut d’abord voir ce qui est à l’origine du désir d’écrire du narrateur : la volonté de dissoudre un fantasme devenu trop encombrant, et ce par l’entremise du « bain acide des mots ». Fantasme qui s’est créé autour de 2 centres (confondus) donc d’une ville : Alexandrie (avec tous les mythes qu’elle entraîne à sa suite), et d’une fille : Justine. Par l’écriture, tracasser et tourmenter sa mémoire pour en extirper une vérité débarrassée de toute interprétation trop personnelle, pour qu’elle devienne comme une étrangère et dès lors puisse être calmement distancée et oubliée. Dans l’imaginaire de son auteur, cette prise de distance est parfaitement symbolisée (et illusionnée) par l’oeuvre totale, son livre comme objet fini. Les intentions sont donc difficilement comparables à celles de Proust, et même plutôt inverses. Si ce dernier arpente sa mémoire pour la faire se ranimer dans le domaine de l’art, ici le narrateur souhaite avant tout l’éloigner de soi, s’en débarrasser pour pouvoir l’oublier définitivement. Donc un usage plutôt violent du discours, en charge d’aboutir à un état d’apaisement. Premier paradoxe, qui devra être pris en charge par le narrateur pour que l’échec même de ses intentions puisse lui accorder une nouvelle maturité (tout du moins dans l’ordre du discours). 

Pour ce faire, il va confronter son propre amalgame de souvenirs et d’imaginations avec ceux des autres voix qui composent le Quatuor (les 4 tomes : Justine, Balthazar, Mountolive et Cléa) Tous étaient présent au même moment et sur le même lieu et pourtant, au lieu d’une version simple et unique de l’histoire, leurs discours vont être le reflet de mémoires dissonantes, et venir peu à peu brouiller les cartes. La mésentente de leurs points de vue va très vite s’avérer inévitable et le narrateur être amené à orchestrer son récit autour d’une multiplicité d’images qui ne communiquent pas entre elles, « pareil à un homme qui cherche à marier les deux images jumelles dans le viseur de sa camera afin de mettre l’objectif au point ». Chaque nouvelle perception surgit comme différence ; ou bien, si elle permet de répondre à une question c’est pour en poser une autre ailleurs, faire surgir de nouveaux « secrets insaisissables », et voir reculer sans cesse l’horizon rêvé de la belle totalité (et du livre achevé).

En présence d’une telle quantité de passages, comment dire l’Espace de la ville ? Celle-ci va se construire sur une ligne de crête : à la fois comme support tangible des événements (du côté de la stabilité) et comme lieux de désir et de mémoire donc « empreinte en creux » de ses habitants. Ce sont des espaces d’abord nommés pour être signifiés comme réels ; puis métamorphosés au gré du désir de celui qui les parcourt et engendre son propre décor en fonction de ses besoins : « image colorée selon les nécessités de l’amour ou de l’ambition qui l’avait inventée » A titre d’exemple, l’image d’une ville investie par le désir d’un diplomate anglais (discours de Mountolive) ne pourra pas coïncider avec le souvenir qu’en a formé Darley, comme lieu de rencontre de la femme aimée. 

Et comme les histoires des uns s’ajoutent aux vestiges des autres sans se ressembler (« des sosies qui se chevauchent »), chaque surface réelle devient point d’appui d’une multiplicité de souvenirs, les coordonnées géographiques évoluent en spirales mnémiques et la carte tout entière est saisie d’un perpétuel mouvement. Le narrateur ne pouvant plus s’emparer d’une géométrie plane (support d’une narration continue), doit composer le récit avec autant de fragments dispersés qu’il y a de points de vue. De là perce l’idée (un peu comme la résolution d’un problème) de l’écriture d’une topographie affective : reconstruire la ville autour des « reliques de la Sensation » (Coleridge) / Retrouver un ordre du côté des Affects. Ce qui se forme est une sorte de géographie aberrante parce que plurielle, que L.Durrell présente lui-même dans une note servant d’introduction à Balthazar, comme une illustration du principe de la Relativité. Au niveau de l’événement vécu, la relativité du sujet et des objets est totale. Les distinguer, c’est méconnaître l’unité de l’imagination : « Si les faits ont mille visages, c’est que le monde auquel ils renvoient voit sa stabilité péricliter et sa réalité se fragmenter dans le mouvement (…) A chaque point du temps c’est toute la multiplicité qui se tient à vos côtes » Comme il n’est plus possible d’enfermer un point de vue comme vérité, ce qui reste aux hommes ce sont leurs perceptions et impressions remarquables. Valorisées parce que prises au sismographe de leur sensibilité toute personnelle (Sismographe : appareil destiné à enregistrer les vibrations donc les petites différences, noter les nuances) La narration cherche donc, par le déferlement des mots, à dire ce qui se présente simultanément au regard, au corps et au désir de chacun de ses personnages, pris séparément. En découle un texte étonnant, qui ne cesse de revenir sur lui-même pour s’enrichir de nouvelles fantaisies et imaginations. A l’enregistrement réaliste qui adhère au monde (celui de la carte géographique), se substitue un long mouvement poétique, sensuel et affectif, qui défait et refait la ville dans un foisonnement d’images.

Un indice de cet enregistrement du monde en sensations, se découvre dans la contiguïté de la ville (toujours déjà fantasmée) et de ses habitants. Les limites des êtres et des espaces s’estompent peu à peu : « nos corps ivres de soleil se laissant aller aux rythmes paisibles du sang et ne répondant plus qu’aux rythmes profonds de la mer » Sorte d’assimilation déterminante du génie du lieu alexandrin, à la manière des tailleurs de pierre des romans de Thomas Hardy liés métonymiquement aux régions crayeuses qu’ils cheminent. Et comme les choses se propagent toujours dans les deux sens à la fois, il faudra « que la réalité en arrive à imiter l’imagination de celui dont elle émane et dont les images deviennent premières » ; que les hommes en viennent à se prendre eux-mêmes dans les rets de leurs illusions alexandrines. Témoin ce personnage qui, jugeant ses mains disgracieuses, préfère les couper parce qu’il craint la manière dont une petite différence peut être responsable de la rupture complète d’un champ affectif. C’est que la ville s’est peu à peu confondue avec les fantasmes de ses habitants, lorsqu’au lieu d’en être le point d’appui elle est devenue elle-même objet et incarnation éminente de désirs.

Ce n’est ici affaire ni de vérité ni de mensonge mais d’un entremêlement plus subtil de Fantasmes et de Souvenirs : puissances par les yeux desquels le monde se déforme. En même temps, ce qui se reconstruit dans l’ordre du discours c’est le Romanesque tel que le comprenait Proust, fait de « sables magiques se mêlant à la poussière des réalités » (sable du désert alexandrin) Toutes les voix du Quatuor ont ceci en commun qu’elles perçoivent très finement (acuité de l’oeil) et par l’entremise d’une vaste imagination (audace et fantaisie de l’esprit), une ville rendue par éclats et visions fraîches, perceptions aussi primitives que l’invention. Ce sont des objets qui passent au premier plan : gâteaux de miel, perles de jade, marquises de toile rayée, comptes-rendus d’espionnage et même l’oeil de verre d’un vieux pirate. Puis un paysage à la présence obsédante qui se dessine dans le lointain, en arrière plan : désert sans fin, chaleur étouffante, lacs saumâtres survolés par les oiseaux et à la lisière, la Méditerranée d’un bleu acier infini. Décor qui ne peut encadrer passivement ses personnages, mais se mélange miraculeusement à leurs aventures.

Ce qu’il reste à voir, c’est comment a pu évoluer le livre désiré. Du côté de l’écrivain, faire surgir l’événement au sein d’une géographie et ainsi le relier à l’assurance d’une surface, lui permet de ne jamais aller jusqu’à reconsidérer l’authenticité du fait (en tant qu’il est bel et bien advenu), tout en comprenant qu’il devra laisser son sens lui échapper toujours (« de l’autre côté de la surface » enseigne Deleuze) Il est revenu sur ses conceptions, sans doute trop orgueilleuses, d’un réel scruté par le discours. Les faits éclosent chancelants et la charge de l’auteur se situe moins dans l’examen (qui n’est jamais que l’alibi d’une interprétation) que dans la Reconnaissance ; cette reconnaissance qui justifie à elle seule l’existence de son livre « Ce qu’il faudrait, c’est trouver le lien harmonieux entre la vérité et les rêveries nécessaires tout en masquant habilement les lacunes, comme pour le bâti d’une couture ».



P.S. : Il arrive bien souvent que la découverte d’un auteur soit l’occasion de tracer des parallèles, apercevoir des influences et établir des liens avec d’autres œuvres précédemment lues. Ici, comme avec Henry Miller, on peut difficilement s’empêcher de penser à la fascination qu’a dû exercer, sur une génération d’écrivains anglophones, la lecture de D.H Lawrence. Mais dans les deux cas, la finesse des intuitions de ce dernier est manquée, pour se trouver grossièrement transformée en une idéologie arrogante et plutôt pénible à lire. Ce sont ici toutes les déclarations (surtout présentes au 4ème tome) sur la littérature en général et l’état de la littérature en Angleterre. Toutes tenues par le personnage-écrivain du roman (Pursewarden), alter-ego assez évident de Lawrence Durrell lui-même. Et c’est d’autant plus dommage que ces passages s’accordent mal à un récit autrement construit avec beaucoup de justesse.

jeudi 25 juillet 2019

Toy Story 4 : indépendance du personnage

« Train de vie traficoté 
On m'a retrouvé j'étais cassé 
Y a quelques bricoles à faire 
La carapace est intacte, le cœur est accidenté » 


Alors que Disney recycle ses succès (dé)passés et que Peter Jackson s’amuse à faire de la première guerre mondiale un parc d’attraction, Pixar dégage dans le sombre paysage estival d’Hollywood quelques éclaircies. Toujours tiraillé entre une volonté consciencieuse de faire valoir aux enfants leur droit à un cinéma digne de leur curiosité, et un désir maladif de plaire au plus grand nombre qui ampoule parfois gravement ses films, le studio d’animation trouve avec Toy Story 4 un compromis pas trop contraignant et à peu près admissible, qui consiste à garder ses atouts publicitaires à distance du cœur de l’action, quitte à ce que l’ensemble paraisse moins séduisant. « Mais où se trouve alors le cœur de l’action ? » s’interroge l’enfant qui lit ces lignes. Je réponds, malicieux, que cela revient à se demander quel est le sujet du film, soit à chercher l’endroit d’où proviennent ses vibrations, et sur lequel le metteur en scène porte son attention. Cœur, vibrations… tout ça, bien sûr, tend vers la vie, et il ne me reste qu’à évoquer le corps et la voix (mais le film lui-même les évoque très bien) pour que tu commences à saisir où je veux en venir (l’enfant, perplexe, réfléchit) : Toy Story 4 repose à sa façon -simple et appliquée- la vieille question oubliée du personnage. 

Oubliée, parce que les rares qui y répondent encore avec pertinence feignent de ne pas la poser : Mes Provinciales ou Mademoiselle de Joncquières ou Green Book, avec les moyens qui leur sont propres, ont tous l’humilité de considérer spontanément leurs personnages comme des êtres vivants, vivants dans et pour la fiction, avec le film, et le film avec eux. Il y a chez eux une éthique instinctive du personnage (héritée de l’art « classique » de Hawks, Ford, Boetticher, McCarey…) qui repose sur l’idée du laisser-vivre. Il suffit de regarder quelques minutes des trois films cités (ou de Monkey Business, Donovan’s Reef, Comanche Station, La Route semée d’étoile...) pour s’apercevoir très vite que film et personnages marchent main dans la main, et que la position du metteur en scène est celle de quelqu’un qui croit suffisamment en ses characters pour leur confier la responsabilité de la fiction. Lorsque Mathias Valance trébuche sur le bord d’un trottoir dans Mes Provinciales, il s’en faut de peu pour que la caméra le rate, comme si l’espace d’expression accordé à son personnage était si vaste qu’il excédait celui du film. Quand, dans Mademoiselle de Joncquières, le marquis déboule de bon matin dans l’appartement de Madame de La Pommeraye, défroqué, déboussolé, chargé du poids de sa passion obsédante, on voit -c’est physique- que toute l’énergie de la scène est concentrée autour du bouillonnement du personnage, qui à lui seul rend ce moment vivant. Quant à Green Book, il est évident que tout le monde (équipe technique, acteurs, metteur en scène) s’affaire du début à la fin à être le plus transparent possible pour ne laisser émerger que l’épanouissement mutuel de Tony Vallelonga et Don Shirley, à tel point qu’apparaît par contraste un troisième beau personnage, que l’on voit peu mais qui est toujours là, veillant sur le film duquel il s’est émancipé : celui de Dolores. Mais, chaque fois, tout se passe avec un tel naturel qu’on évince d’emblée la question originelle : comment prend vie un personnage ?

La singularité de Toy Story 4 est de la poser telle quelle, cette question, avec la littéralité naïve commune aux créations Pixar (et aux « films pour enfants » en général -l’enfant qui lit ces lignes me regarde d’un mauvais œil-), en introduisant comme élément déclencheur de l’intrigue la création d’un être vivant, montrée de front, étape par étape (la modélisation du corps, l’instant du premier souffle, le début de la conscience). Ainsi naît sous nos yeux Fourchette, jouet qui s’anime après avoir été construit de toute pièce par une fille de 3 ans (Bonnie) à partir de détritus. L’avènement de Fourchette est très émouvant, d’une émotion enfantine, faite d’amusement et de curiosité. Déjà du beau cinéma. Évidemment, s’y ajoute presque aussitôt une nouvelle question, primitive autant que terminale (essentielle ?), celle du sens de la vie. Le film a la modestie d’éviter une réponse franche et définitive qui, quelle qu’elle soit, aurait sonné faux. Mieux, il autorise chaque personnage à trouver la solution qui lui convient, et montre même qu’il est possible d’en changer au cours du récit, en fonction des rencontres et des situations. 

Toy Story 4, tout en en faisant un enjeu narratif (Woody découvre l’existence des jouets perdus, affranchis de toute servitude auprès des humains), accorde donc à ses personnages une forme d’indépendance. Le personnage indépendant, celui qu'on pourrait imaginer vivre sa vie en-dehors du film dans lequel on le voit, celui qui n'appartient pas au film, ni même au cinéma, mais peut-être plus simplement au monde, et dont l'apparition le temps d’une histoire n'est au fond que la trace visible d'une vie plus large, ce personnage-là, eh bien force est de constater qu’il se fait rare aujourd’hui. La tendance est plutôt au personnage-pantin, instrument de l’œuvre qu'on est en train de faire, presque un passage un peu pénible mais obligé pour réussir un récit qui tienne la route. L’auteur tout puissant, grand patriarche à sa façon, assène sa vision du monde (pire : sa vision du cinéma) avec une terrible cruauté, prenant de haut son propre film afin d’intimider de son regard le spectateur impuissant. Parasite, la toute récente palme d’or, clinquante à souhait, est le parfait exemple d’un film qui se soucie peu de ses personnages, les soumettant sans vergogne au déroulement de sa démonstration. Ici le lecteur enfantin, qui a Moonfleet pour film préféré, ne peut s’empêcher de penser aux grands systèmes des derniers films de Lang, dans lesquels absolument tout est asservi à la pure logique du cinéaste, mais la logique langienne est si transparente, si entièrement réduite au squelette de la fiction, qu’elle comprend déjà, dans son processus fictionnel, une distance morale qui permet aux corps de s’en délivrer et de régner dans un plein mystère échappant à toute logique : il y a chez Lang, comme chez Straub, une conscience aiguë de ce que l’indépendance n’existe qu’en puissance, et qu’il tient à l’essence-même du cinéma d’en passer par l’abstraction d’un système pour rendre sensible la présence singulière des corps, affranchis dès lors. Dans Parasite, bien que Bong Joon-Ho donne l’illusion de leur ménager un champ d’expression en cartographiant avec virtuosité l’espace de la maison (dont on parcourt les coins et les recoins), les personnages n'ont en réalité presque aucune vie propre, à l'exception de quelques très rares moments d’ouverture (une amourette naissante dans une chambre, une soirée trop alcoolisée), très vite refermés par cette volonté de boucler la boucle du scénario qui étouffe toute l’œuvre du cinéaste coréen (là encore, il suffit de comparer avec le retournement final d’Invraisemblable vérité, et la dimension ludique qu’il induit, confiant au seul personnage de Dana Andrews les clés du grand jeu dont nous -spectateurs- avons été dupes, pour mesurer la frontière éthique qui sépare Lang de Bong). Petit maître sociologue, Bong Joon-Ho ne dispose et déplace ses marionnettes que pour défendre ou combattre telle ou telle grande idée générale, et les jette sans pitié à l’abattoir une fois la tâche accomplie (la façon dont est montrée la mort de certains personnages de Parasite, dans le cynisme et l’humiliation par le grotesque, montre bien le peu de considération du réalisateur à leur égard). 

Dans Toy Story 4, au contraire (film pourtant sans acteur -mais il s'agit d'autre chose), malgré un typage marqué, un déroulement narratif méticuleusement réglé et un rythme haletant (pas un seul temps mort), il se trouve que les personnages existent, et portent le film autant que le film les porte. Il est fort difficile de mesurer l’intensité énergétique d’un être de fiction, et plus ardu encore de trouver la source de cette vitalité, mais l’on peut toujours hasarder quelques hypothèses. Dans le cas du long-métrage de Pixar, il faut signaler que l'intrigue progresse grâce à leurs choix, leurs faux pas, leurs changements de direction... Et que c'est parce que les personnages tournent autour de ces problèmes-là (du choix, du faux-pas, du changement de direction) que le film, qui se place humblement à l'écoute, s’articule autour de ça et se met à tourner avec eux. Grand manège, donc, que ce Toy Story 4... Si l'on devait formuler son sujet en termes géométriques, ça ressemblerait probablement à quelque chose comme : "comment tracer un cercle tout en avançant ?". Beau programme, très enfantin, qui laisse place à une large part d’expérimentation et permet de tolérer quelques ratés, prenant le contre-pied du troisième volet, qui se présente peut-être davantage comme un film de métier, où tout s'enchaîne et se déroule avec une habilité remarquable, mais dans lequel les personnages suffoquent un peu, encore trop pris dans la vitesse du film, qui s'accorde assez peu à la leur. Si bien qu'il (me) laisse l'impression d'un objet très bien fait (au scénario implacable) mais manquant d'aspérités. Sans doute parce qu'il prend de la distance : c'est un film d'ensemble plus que d'individus, qui s'éloigne légèrement pour observer comment les différentes communautés se forment et se frottent au contact de leur environnement. Ce qu'on en retient, ce sont les moments de soudure collective (les plans d'évasion de la crèche, les mains jointes avant la mort à l'incinérateur) ou les belles idées morales et politiques (le passage à témoin entre ado et enfant à travers les jouets, l'utopie socialiste mise en place à la crèche), mais les enjeux plus directement personnels, eux, sont assez peu travaillés, ou alors avec emphase et grossièreté. Tandis que le 4 prend le risque de se rapprocher, de venir voir ce qui se joue à petite échelle, dans l'esprit, le cœur et le corps de ses jouets qui, s'ils sont jouets, sont aussi vivants (Fourchette encore). 

L’enfant, plus vif que moi, interrompt sa lecture et me signale à l’oreille que je n’ai pas encore parlé de la voix. « C’est ça, le sujet du film ! » grommelle-t-il. « Mince ! » lui dis-je. Tant pis, ce sera pour une autre fois... 

Malgré ses quelques fautes de goût (les très embarrassantes peluches du stand de tir, vraisemblablement destinées aux produits dérivés), il y a donc dans Toy Story 4, par rapport au précédent, un vrai gain d’attention et de confiance vis à vis des personnages. Alors que le méchant ours Lotso avait terminé le troisième film cloué au devant d'une voiture par la nécessité irresponsable du dénouement de la fiction, Gabby Gabby, antagoniste du 4, est soutenue jusque dans ses erreurs, et parvient même à trouver une fin paisible à son histoire après avoir essuyé un échec qui aurait pu sceller son triste sort. Tel est ce film : bourré de petites erreurs mais plein de (bonnes) résolutions. Il faut le temps, toujours, de trébucher et de réessayer, tel un nouveau-né qui apprend à marcher. Moment d'indépendance tragique et formidable : Woody vient de faire ses adieux à celle qu'il aime, dans le coffre d'une voiture. La voiture s'en va, lui reste seul, sous la pluie, gisant au sol, inerte comme le jouet qu'il est mais animé sans doute de profonds tourments qui, à ce moment-là, nous restent secrets, et nous invitent seulement à une tendre empathie. La liberté choisie par Woody à la fin de l'histoire (il se détourne de son rôle de serviteur d'enfant), après un long voyage intérieur jonché d'introspections et d'expériences, est contenue en germe ici, dans l'éclosion intime de sentiments qui n'appartiennent qu'à lui. Et le film, qui ne cesse de montrer que rien n'est donné d'emblée, que chaque situation difficile demande un travail de deuil, s'évertue à l'accompagner -lui comme les autres- jusqu'au bout du chemin, là où son indépendance est définitivement acquise, et où il peut de lui-même faire ses adieux au spectateur qui l'a vu vivre un film durant.

mardi 23 juillet 2019

Sometimes a Great Notion

Commençons par une question simple, à laquelle j’invite le lecteur à tenter de répondre : comment reconnaît-on un cinéphile en société ? Possible solution équivalente en simplicité : le cinéphile est celui qui a un film pour tout. Un film pour s’amuser (Complot de famille), un autre pour pleurer (Gertrud). Un film de potes (Hatari !), et puis un pour soi-même (Jet Pilot). Un film immense (Blackhat), un tout petit film (Blackhat). Un film sur la communication (Playtime), la communauté (A l’ouest des rails), le travail (La terre des pharaons), les vacances (Maine Océan), la pornographie (La saveur de la pastèque) ou l’identité (Profession : reporter). Un film sur le cinéma (Vrai faux passeport) et sous le cinéma (L’Homme léopard). Ou une série, pourquoi pas (Buffy contre les vampires) ? Bref, mon sac est encore plein : donnez-moi un sujet, je vous donnerai un film ! Et puis, et puis… Il y a ceux qui semblent échapper à tout, dont il est difficile de parler mais qui frappent et marquent par leur extraordinaire puissance d’incarnation, la prodigieuse présence physique de chaque plan devenant un sujet en soi. Film de cinéphile s’il en est, où le cinéma se déploie dans sa force brute. Sometimes a Great Notion, de Paul Newman, est de ceux-là. Il brille par un sentiment vif de la matière, comme s’il était fait du même bois que la maison des bûcherons qu’il nous montre. Les plans sont solides et rugueux, les personnages aussi. Rien ne les fait bouger. Ce qu’on nomme communément l’intrigue pose pour point de départ une famille de bûcheron de l’Oregon qui continue à travailler coûte que coûte alors que tout le reste du village fait grève pour s’opposer à la crise économique. Puis le plus jeune des frères de la famille, un peu hippie, revient de la ville après une tragique histoire de cœur. Lorsqu’il arrive, donc, on pourrait croire qu'il va instaurer une nouvelle dynamique de récit et apporter du mouvement à ces blocs de matière compacte, mais il s’y fond au contraire presque instantanément, et participe pleinement d’une forme de suspension du récit qui s’avère de plus en plus éprouvante pour tout le monde (personnages comme spectateur) à mesure que le film progresse. 

C'est peut-être de ça qu'il s'agit, au fond -le « vrai » sujet du film (quelle prétention)- : une entreprise douloureusement vouée à l’échec d’arrêter le récit, et le temps. Si le travail est entendu comme une mise en action (c’est ainsi qu’on le voit dans les films de Hawks, Rozier ou Wang Bing), les personnages de Sometimes a Great Notion travaillent à faire l'inverse de ce qu'est le travail. Ici des efforts considérables sont livrés pour se mettre en inaction, ils y vont de leur corps et se donnent tout entier pour faire opposition à la coulée du temps. C’est déjà là en substance dans le scénario, et l’on en voit des signes dans les caractérisations et comportements des personnages (le patriarche Henry Fonda et son bras dans le plâtre, les rôles instaurés, installés et immuables dans la maison, la question récurrente des cheveux longs du jeune frère citadin -à laquelle il répond d’ailleurs chaque fois par un pragmatique « ça pousse », incompris des autres mais qui annonce pourtant l’inéluctable victoire du temps-…), mais la grande beauté du film tient en ce qu’il concentre toute son énergie à faire émerger l’idée de cette pensée réactionnaire dans son expérience la plus physique. Ainsi les séquences (de bûcheronnage surtout) durent, durent... et s’étirent par la simple résistance des personnages à l’épreuve de la durée du film. 

Il y a une scène sidérante, montrée en temps réel, où l’un des bûcherons, suite à un accident, se retrouve coincé sous un tronc d’arbre qui s’est abattu sur le fleuve. Seule sa tête sort de l’eau, mais la marée monte et le submerge peu à peu, tandis que son frère (interprété par Paul Newman) fait tout son possible pour essayer de le sauver -en vain. Trois motifs centraux : un homme, un arbre, le fleuve. Les deux premiers sont immobiles, bloqués, le second se laisse couler, et c'est lui qui l'emporte. Si nous jouions à trouver à tout film une morale résumable en quelques mots (c’est un jeu très amusant), nous pourrions formuler celle de Sometimes a Great Notion ainsi : lutter contre le temps mène indéniablement à la mort. Drôle, oui, satisfaisante, peut-être, mais surtout trop facile et trop bête. D’autant qu’il s’agit moins ici d’une morale que d’une forme de cohérence éthique : pour raconter cette histoire de la façon la plus juste et la plus vivante, il fallait montrer ça. Montrer ces corps qui se refusent à être consumés par le temps et qui cèdent donc violemment face aux forces de la Nature. 

La dernière séquence, bizarre et stupéfiante, pourrait laisser entendre que le film se retourne contre ce qu’il avait accompli jusque là. La vulgarité crasse du geste final est incontestable, mais je crois qu’il faut en laisser la seule responsabilité aux personnages, que le cinéaste ne fait qu’accompagner humblement jusqu’au bout, même dans leur extrême mauvais goût et leur obstination butée. C'est une forme précieuse de modestie que de ne soumettre les êtres filmés à aucune morale englobante, à aucun pli du récit. Ils ont leur libre existence, qui en elle-même invalide déjà leur prétention à l'enracinement forcené. 

Et puis il y a Lee Remick (jouant la femme de Paul Newman)... On la voit assez peu, notamment car elle se place d’elle-même en retrait, mais elle est le grand négatif du film, le corps absent qui transperce les zones d’ombre d’éclats de lumière. Elle est la seule à refuser explicitement l'obstination des autres, la seule à s'ouvrir au sentiment du temps qui passe, qui est déjà passé et qui reste à venir. Elle est la seule, aussi, ayant droit à des plans qui ne sont pas durs comme du bois ; à chacune de ses apparitions, elle finit par se fondre dans le paysage : fondus de son visage à la maison d'abord, deux fois, puis du visage au fleuve, juste avant l’accident, et enfin, au moment de son départ, plus de fondu, plus de paysage. Elle part sec, elle prend en main sa propre vie, qui ne se confond plus alors avec celle de son environnement. Elle voit la nécessité du mouvement pour mettre fin à la suspension mortifère du récit (de même que l’héroïne de Rachel, Rachel, bloquée entre deux âges, choisit de s'en aller pour vivre). 

La vie, la mort, les racines, le fleuve, la durée éprouvée... Il semblerait que ce soit de tout ça, de ces éléments bruts, que vient cette impression si vive de matière et d'incarnation à la vue de Sometimes a Great Notion. Puis le son, ce bruit incessant des tronçonneuses et des engins, qui bourdonne encore dans les oreilles du spectateur même une fois le calme revenu, telle une présence fantomatique de la machine derrière la tranquillité sourde du fleuve. Le temps est là, toujours, et poursuit son travail : il fallait bien un film pour ça !

lundi 22 juillet 2019

Les pirates

Me voilà parti en vacances sur l’île de Groix avec ma mère, ma sœur et mon frère. Hier nous nous sommes lancés en vélo dans un jeu de piste proposé par l’office de tourisme de l’île, dans lequel il s’agissait de parcourir ses différents lieux de patrimoine pour y résoudre quelques énigmes – rien de bien compliqué, le jeu était accessible à tout âge. Aux alentours de midi, nous nous sommes arrêtés sur une immense plage au sable chaud pour manger un bout, épuisés par le soleil et la fatigue après plusieurs heures d’aventure. Avec ma sœur, nous avons décidé de résoudre l’énigme qui était proposée ici avant de nous poser. La consigne était la suivante : depuis le bas des escaliers qui faisaient la transition entre le sentier et le sable, il fallait marcher un certain nombre de pas vers différentes directions afin de rejoindre un point précis près duquel se trouveraient des grenats sur les roches en bordure de plage. Nous étions lancés : les indications dans une main, une boussole dans l’autre, nous rejoignions les escaliers puis nous marchions quinze pas vers l’est, cinquante pas vers le nord puis trente-quatre pas vers l’ouest, avant de trouver ces fameux grenats que l’on distinguait à peine dans la pierre.

Au cours de cette courte quête – une affaire de deux ou trois minutes tout au plus –, la boussole aidant, je me suis totalement abandonné au jeu du pirate. Je me suis dit qu’il était même, en fait, assez facile d’en devenir un : il m’aurait alors suffi, sur cette plage, d’enlever mon T-shirt et de l’enrouler autour de mon crâne pour me protéger du soleil, et je me serais déjà retrouvé projeté dans une aventure de Tintin – entre Tintin et les pirates, ensuite, il aurait seulement fallu me faire pousser un poil de roublardise puis me faire appeler cap’tain (ou « mousse », car les mousses sont toujours les personnages les plus attachants chez les boucaniers).

Sensation très étrange de réaliser qu’entre voir un pirate marcher sur le sable en quête d’un trésor dans un film, et se sentir soi-même marcher sur le sable en quête d’un trésor, il n’y a pour seules différences que l’écran et les vêtements des protagonistes ; la différence est donc simplement physique, et ne se trouve absolument pas dans la confrontation entre réalité et fiction sur laquelle on insiste tant – la preuve, ma réalité est devenue, pendant quelques minutes, une pure fiction lorsque je me suis lancé dans cette quête aux grenats. Il m’est alors venue l’idée que plus tard, je ferai un film de pirates (toujours « plus tard » lorsqu’il me vient l’idée de faire un film), non pas pour leur quête ni pour leurs batailles navales, mais simplement pour pouvoir filmer un capitaine et son mousse, sur une plage, faisant cinquante pas vers l’est, deux cents vers le nord puis quelques centaines encore vers l’ouest à la recherche d’une fontaine de jouvence (les distances étant bien sûr agrandies par rapport à la réalité, car les pirates ne partent à l’aventure que si ses proportions dépassent tout ce qu’ils ont déjà vécu). 

Faire un film de pirates, donc, pas pour raconter un énième récit que l’on connaît tous, mais pour le simple plaisir de filmer des pirates, puis de voir ensuite le film et de se dire « ça y est, j’ai fait un film de pirates ». Plaisir enfantin (plaisir de pirate, pour qui tout est un jeu d’enfant) de filmer une balade comme on filme l’aventure, et de se vanter d’avoir fait un film d’aventure ; de filmer un personnage portant des lunettes de soleil et en suivant un autre, et de se vanter d’avoir fait un film d’espionnage ; de filmer un échange de regards curieux entre deux inconnus, et de se vanter d’avoir fait un film d’amour. Plaisir à la Jackie Chan, aux méthodes très théâtrales, de se moquer de l’existence des « genres » de cinéma et, en se servant de la simple et miraculeuse apparition d’un geste ou d’un acteur dans le champ, de faire tout à coup surgir le drame d’une romance dans le drame d’une comédie, elle-même emboîtée dans un film d’action – remarquables scènes de May débarquant dans les vestiaires des hommes dans Police Story 2, ou de l’immense jeu de cache-cache chez la même Maggie Cheung dans Le Marin des mers de Chine 2 (petit aparté : il est assez amusant de constater que le traitement des femmes chez Jackie Chan est toujours emprunt d’une légère pointe de misogynie et que, malgré tout, toutes les meilleures scènes dans ses films sont celles dans lesquelles les femmes sont au cœur de l’attention et envahissent l’écran).

En pensant aux pirates, je pense tout de suite à Pirates des Caraïbes, puis au Peter Pan de Disney, à Assassin’s Creed, aux bandes-dessinées Ratafia – pas extraordinaire –, De Capes et de Crocs – assez fabuleuse dans mes souvenirs – et au terrorisant Peter Pan de Loisel. Des œuvres plus ou moins connues et plus ou moins intéressantes donc, mais qui donnent une image du pirate somme toute assez conventionnelle. Ma fascination, très conventionnelle elle aussi, l’est d’autant plus qu’elle provient entièrement d’une culture de masse qui loue les bienfaits de l’imaginaire et du fantastique comme divertissement. Il ne me semble pourtant pas très pertinent de rejeter cette fascination pour ses origines, car toute fascination tire ses sources, je crois, de son rapport aux conventions – d’où l’idée, vaguement sous-entendue plus tôt, de considérer les pirates non pour leurs aventures mais pour leur présence en tant que personnages : ce qui est intéressant chez le pirate, ce n’est pas son chemin vers la gloire ou la rédemption, ni ses motivations, ni son évolution narrative – on ne remarque ici que des idées qui relèvent essentiellement de la psychologie – mais bien son ancrage physique dans son environnement. Le pirate est pirate parce qu’il cherche un trésor sur une plage, ou parce qu’il porte un costume de pirate, ou parce qu’il mesure les distances d’une carte avec son compas dans la cabine de son navire, ou parce qu’il crie « Yo ho, vieilles canailles, trinquons à l’or et aux femmes ! » en vidant un baril de rhum (il s’agit cependant de ne pas sombrer dans le fétichisme et de considérer sa fascination comme possibilité de recul et de débordement vers un ailleurs, et non comme une fin en soi).

J’ai commencé à lire, hier soir, L’île au trésor de Stevenson, qui me captive justement pour cette raison. Dès la première page du livre :

« […] Le vieux marin basané, avec sa balafre de sabre, s’en vint loger sous notre toit. […] C’était un homme grand, fort, épais, brun noisette, sa queue de cheveux goudronnée pendait sur les épaules d’un habit bleu tout taché ; il avait les mains rudes et couturées, avec des ongles noirs et cassés ; et, en travers d’une joue, la balafre de sabre, d’un blanc sale et livide. Il examina, tout en sifflotant, les abords de la baie, puis entonna ce vieux refrain de mer qu’il chanta si souvent depuis :
« Quinze hommes sur le coffre de l’Homme mort,
Yo-ho-ho ! Et une bouteille de rhum ! » »

Et c’est tout. Un paragraphe à peine, aucune description psychologique ; simplement quelques indications physiques, une réplique, et le pirate est là. Il ne s’agit pas ici de rejeter la psychologie, mais de ramener au physique toute la force – force d’évocation, mais pas seulement – qu’on ne lui connaît plus. Pour témoigner de la présence physique des choses, il ne suffit pas de positionner ces choses dans le champ et de nous dire qu’elles sont là ; il faut aussi sentir le plaisir qu’ont ces choses d’être là, ou la façon dont elles investissent leur présence : les longues répliques de Long John Silver dans L’île au trésor ne nuancent en rien la psychologie du pirate, mais témoignent d’une extraordinaire croyance de Stevenson en son personnage, et on ressent dans chaque mot le plaisir d’écrire sur les pirates et de les faire vivre comme s’ils étaient là – et pas comme si on y était.

Croyance en la présence des choses, ambition magique : pour conclure ce texte, venons-en à Tourneur qui, lui aussi, se dit un jour « Je vais faire un film de pirates » - et quel film ! Rien n’est plus physique que chez Tourneur, quand même bien ces présences seraient invisibles ou n’apparaîtraient pas dans le champ – comme l’écrit Skorecki, les morts des deux innocents dans Wichita sont effrayantes justement parce que la mort les extirpe immédiatement hors du champ. Il suffit de croire à leur mort pour en être sûr, tout comme il suffit de croire aux pirates dans La Flibustière des Antilles pour s’attrister de la mort d’Anne Providence (son nom ne vient pas de nulle part!) qui, pourtant, restera hors-champ. Si demain, un vieux barbu vêtu d’un cache-œil de borgne et d’un chapeau en triangle débarquait brutalement chez vous et hurlait « À l’abordage ! » dans vos oreilles, conduisant à l’assaut de votre foyer tout un équipage de matelots dont l’un porterait le pavillon noir, vous vous figeriez pendant quelques instants, propulsé dans un monde qui n’est pas le vôtre, envahi par l’intrusion de la fiction dans votre quotidien, croyant d’ailleurs à une caméra cachée (importance fondamentale des caméras cachées : briser la frontière séparant fiction et réalité). Vous voilà vous, et voilà des pirates ; c’est la situation initiale de Jim Hawkins dans L’île au trésor. Et après ? Après, il faut se munir d’une carte, d’une boussole et d’une caméra : hissons les voiles !

mardi 9 juillet 2019

Bourbiers graciles de Dwight Little


Un cadre percé de toutes parts par le monde duquel il retranche ses visions ; il vibre de ce qu’il ne contient pas encore*. Monde en lui-même monolithique, d’un marbre ennuyeux, entièrement agi par la caméra. Il est intéressant de voir comme l'unique valeur plastique qu’on puisse trouver à un film comme Murder at 1600 est contenue dans une maquette, conçue des années durant par le protagoniste. Le terrain visible de l’action réelle, qui s’évanouit à peine montré, est lui dépourvu de tout charme inhérent ; il n’y a pas de décor, mais pour lui suppléer, le confort d’un espace évanescent, qui sans cesse s’oublie lui-même. Les personnages, impavides et morcelés, ont d’autant plus de chances de s’y épanouir, en fleurissant lentement. Il y a toujours un danger à exalter une mystique de la caméra toute-puissante : les films de Dwight Little y résistent spontanément, car elle n’y contrôle pas notre vue du monde, elle ne fait que le caresser. La caresse n’est pas une flatterie ou un ornement car elle donne corps aux formes diverses du visible en ne cherchant qu’à les épouser sans ménagement, peut-être même aussi sans précision — ce n’est pas contradictoire. Dwight Little ne fait jamais de travellings, mais des successions de plans fixes lâchement noués en glissando. Dans Anacondas, quand les personnages fouillent l’épave de leur bateau déchiqueté, c’est la trame du monde physique qu’ils semblent vouloir raccommoder, enquêtant de leurs mains sur le sens des objets brisés, dévolus à la paix de leur brisure. Chaque champ-contrechamp ressemble moins à une alternance de pôles qu’à la mise en mouvement d’un champ de forces stabilisé, d’une calme et aveugle dérive des continents. Une pichenette et c’est la voie lactée. L’oeil de Little tâtonne, ou alors c’est sa main qui voit.



*On trouve un phénomène équivalent dans Anne of the Indies, lors du duel à l’épée entre la boucanière et Barbe-noire : les corps virevoltants ne se calquent pas entièrement sur le cadre prévu par Tourneur, dont on sent trembler les fondations, assailli qu’il est par les figurants et les objets présents à tous les angles. La forme de la séquence n’en est que plus vivement ressentie. 
Même chose dans Alexandre Nevski : quand le peuple de Pskov entre dans Novgorod par bateaux, l'épaisse file d’individus qui en sort cisaille le cadre et le dépasse par le haut et par le bas, comme pour le dessiller. Une telle mise en place, profitant du dénivelé de l’environnement filmé pour décupler la sensation de prolifération, désarçonne subtilement le socle du cadre autant qu’elle lui donne sa raison d’être.