samedi 6 juillet 2019

Un rêve

Je parle de rêve, mais ce texte devrait s’intituler Une expérience de paralysie du sommeil, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit. Il y a quelques mois, je me suis réveillé au milieu de la nuit, dans un état de demi-conscience, incapable de bouger. C’est ce qu’on appelle la paralysie du sommeil. Chez certains, la paralysie du sommeil est régulière, si bien qu’ils craignent d’aller dormir, par peur de voir les choses terribles que l’on voit parfois lors de ces expériences. J’ai même connu un homme qui se refusait à aller dormir, restant parfois éveillé pendant plusieurs jours, uniquement pour éviter ce terrible état du corps et de l’esprit. Quant à moi, j’étais, presque tout au long de cette expérience, dans un état proche du sommeil, l’esprit embrumé. Mes sens étaient en éveil, ma perception agissait, mais ma conscience n’était pas tout à fait éclairée. C’est seulement quelques instants avant mon réveil que j’ai réalisé ce qui m’arrivait. Je n’ai donc pas ressenti beaucoup d’horreur ou d’angoisse – si ce n’est à la fin, comme je l’expliquerai. 

Lorsque je me suis éveillé, j’ai vu, comme la plupart des gens à qui cela arrive, une créature assise sur mon torse. Il me semble – mais peut-être que je partage ici une information fausse – que la récurrence de la présence de cette « créature » dans les expériences de paralysies du sommeil s’explique par un simple processus cérébral : le cerveau, tentant de résoudre la contradiction entre réveil et paralysie, « imagine » que quelqu’un, ou plutôt quelque chose, est « posé » sur le paralysé. Dans mon cas, il s’agissait, plus que d’une créature démoniaque (comme on le voit sur un célèbre tableau), d’une ombre aux reflets rouges ou violets. Cependant, elle me quitta rapidement, et c’est de la suite des événements dont je voudrais parler. 

J’ai dû me rendormir, puisque je ne me souviens pas d’une « transition », mais peut-être que celle-ci m’échappa. Pour expliquer ce qui m’est arrivé, je dois d’abord décrire ma chambre et la situation dans laquelle je me trouvais : j’étais allongé dans mon lit, du côté gauche. Ce coté du lit donne sur le reste de mon appartement, mais le lit est séparé du reste de la pièce par un rideau. Seule une petite ouverture, au bout de ce rideau, me permettait de voir une partie de la pièce. J’ai commencé par entendre des voix, un peu de bruit de verre et de pas, comme une réception mondaine. Cependant les voix semblaient sombres, graves. La pièce, comme je le voyais depuis l’ouverture du rideau, était encore plongée dans l’obscurité. Ces présences, je m’en rends compte aujourd’hui, avaient quelque chose de fantastique ou de spectral. Sans que je ne les voie – pour l’instant – leur présence me paraissait fantomatique ; je pouvais sentir leurs déplacements fluides mais lents à travers le rideau, leurs corps grands, flous, immatériels. Bientôt, l’une d’elle, marchant à pas lent mais léger (ou plutôt lourd et léger, paradoxe fantomatique s’il en est), passa dans l’ouverture du rideau. Elle se tourna vers moi, s’approcha, puis ouvrit légèrement le rideau : je pus alors la voir, à peine. Il s’agissait véritablement d’une ombre, une forme humaine, mais insaisissable, et franchement indescriptible. Je sentais pourtant son regard sur moi, un regard profond, un regard sans yeux. J’ai un souvenir vif de la sensation que m’évoqua cette apparition : je voulais à tout prix me tourner vers elle, me lever ou m’assoir pour la regarder plus directement, mais, paralysé comme j’étais, je ne pouvais que tourner mes yeux vers le bas, ou plutôt les pousser vers le bas, tant il était difficile de voir la créature. Au bout de quelques secondes, elle disparut. 

Cependant la réunion continuait. Impossible pour moi de dire ce qui s’y dit. Je ne me souviens que des voix, des voix sombres, vagues, parfois des rires plus aigus. Je ne me souviens, en détail, que d’une seule phrase prononcée : une des ombres, la plus bavarde, la plus proche de moi aussi, celle qui frôlait le rideau, celle dont je pouvais sentir la chaleur à travers, parlait de moi. Je ne compris que quelques mots, prononcés d’une voix qui, sans être particulièrement grave, semblait venir d’outre-tombe, tant les mots étaient dits avec gravité, profondeur et lenteur. Cette phrase était – je vous la donne dans toute son étrangeté et son ridicule – quelque chose comme : « Je ne peux pas croire… Qu’il n’a pas vu… La femme délicate… Un tel film… ». La phrase était moqueuse, comme une remarque humiliante. Si je surligne ce titre de film imaginaire, ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit d’un titre de film, mais aussi parce que ce titre, ces trois mots, sont gravés dans ma mémoire. Ils furent prononcés avec une profondeur inouïe ; il m’a presque semblé que la présence avait prononcé ces mots en italique. 

La petite fête continuait. Quelques secondes plus tard, je réalisais ce qui m’arrivait, et j’étais pris par un sentiment de vive curiosité mêlé à un sentiment d’horreur grandissant. Je ne sais pas si je me suis rendormi, mais je me souviens de m’être réveillé suant et déboussolé, réalisant seulement après coup ce qui s’était passé. Je ne retiens qu’une seule chose de cette expérience : mon horreur ultime, mon traumatisme cauchemardesque, c’est d’être démasqué par plus cinéphile que moi.

vendredi 5 juillet 2019

Quinze jours ailleurs - carnet de voyage américain (1/5)

16/06/19 

15h40 : 
Je suis dans le train pour Paris (l'avion pour New York, c'est demain matin), en compagnie de Kerouac (Les souterrains, pas Sur la route). Je me suis projeté pour la première fois tout à l'heure, dans le métro, avec le surgissement, comme un souvenir à venir, d'une image du métro new-yorkais, et moi à l'intérieur. Avant ça rien, pas d'impatience, pas de trépidation, pas de fantasme envahissant... Seulement un sentiment très agréable d'indifférence vis à vis du voyage à venir, mêlé à une pleine satisfaction du temps présent vécu jusque là. Peut-être est-ce un manque d'imagination ? Peut-être aussi, et je préfère cette hypothèse, que de plus en plus je parviens à vivre au jour le jour, sans me sentir parasité par la nostalgie d'un passé regretté ou la projection d'un avenir fantasmé. Pas un manque d'imagination mais un certain recul vis à vis de l'imaginaire : je lis Kerouac et je ne me sens pas plongé dans les tréfonds de cette Amérique poisseuse et bouillonnante. Je lis Kerouac et je me sens moi, Melaine, ici et maintenant, en plein dans le monde, ouvert à la pénétration des mots dans mon corps comme possibilité de mise en mouvement intérieure. Le vrai voyage se trouve là, dans ce qui bouge et vit en soi, dans le temps éprouvé par les battements du cœur. Alors pourquoi partir aux États-Unis ? Pourquoi un voyage à l'étranger quand l'étrangeté de lecture est suffisante ? Bonne question, à laquelle je n'ai pas de réponse sûre... Je crois qu'il y a quand même, pour moi, un besoin de vivre le voyage avec mes jambes et mes pieds. Jerry Lewis me permet d'éprouver la sensation physique de ma libre présence au monde ; Cézanne me montre la beauté franche, rugueuse et insaisissable de la Nature, mais le voyage, peut-être, y ajoute la solitude. Il n'y a plus de biais, plus de soutien extérieur : seulement moi, foulant de mes pieds le sol de la Terre. (Soudain surgit le désir de parcourir à nouveau les routes de France) 

L'Amérique, oui. Aller à la source de l'imaginaire, confronter les images toutes faites à mon regard ; me fabriquer mes propres images. Voilà la raison et la beauté du voyage, surtout en Amérique : découvrir ce qui se cache derrière la carte postale, balayer de ses yeux le cliché. Je n'y suis pas encore, je ne me projette pas. Je me méfie du fantasme, et subis de moins en moins les pièges de la séduction. New York, Los Angeles, la Nouvelle Orléans, je verrai. 


17/06/19 

02h35: 
Seul, dans une chambre d'hôtel. De ma vie j'ai toujours eu, je crois, une fascination très vive pour la chambre d'hôtel. Il faut dire que j'en suis toujours à me débattre avec la grande question de la Solitude, et que la chambre d'hôtel, avec le désert, est son lieu clé, privilégié. Le désert, c'est la solitude immense, terrible, angoissante, prospère et libre. C'est l'espace sans espace. C'est le ciel dans lequel volent les deux avions du dernier film de Sternberg, seuls dans un vide infini, liés seulement par l'amour. Le désert, c'est la solitude métaphysique. Tandis que la chambre d'hôtel est un espace clos, où réside la promesse d'une solitude très concrète. Le solitaire décide de s'y installer pour dormir, pour lire, pour écrire. Mais elle ne lui appartient pas, c'est un lieu de passage. La maison, l'appartement, ne sont pas, pour moi, des lieux de solitude, mais plutôt d'isolement. On a une maison ou un appartement lorsqu'on vit en société, et c'est l'endroit où l'on se retire à la fin de la journée. C'est comme le banc de touche d'un match de football. Même unique remplaçant, on n'est pas seul sur le banc, on s'y isole du terrain sur lequel le match se joue. D'où les suicides en appartement : l'isolement est mortifère. On ne se suicide pas dans une chambre d'hôtel, elle est le lieu du passager, du voyageur, de celui qui se recueille dans sa solitude. Celle-ci peut s'avérer profondément angoissante -quoi que la chambre d'hôtel a l'avantage sur le désert d'assurer le confort et la sécurité de quatre murs et d'un lit, artefacts premiers et rassurants de l'habitat-, mais l'angoisse est vie, non pas mort. L'angoisse, même terrible et déchirante, se situe toujours du côté du cri plutôt que du silence. Tourneur, L'Homme-léopard : surgissement de vie dans un cimetière, visage terrorisé, émotion sèche et intense. Ce gros plan saisissant dans ce film sublime est le dessin le plus vrai de l'angoisse. Bataille l'a écrit : angoisse, désir (cri de douleur, cri de joie), c'est la même chose. Une manifestation sensible et animale de la vie qui nous traverse. 

Regardons Psychose : lorsque la fille dans la maison, entendant Norman Bates revenir, hésite entre sortir pour se sauver et aller voir in extremis ce qui se cache dans la cave. La peur (ici plutôt que l'angoisse) et le désir marchent main dans la main et se lisent en même temps sur son visage. C'est que l'un comme l'autre sont les signes sensibles d'un avenir emprunt de mystère. Ils sont les deux faces d'une même pièce : le fantasme. Face au futur on se demande : que nous réserve-t-il ? Et l'on rêve, on délire, on désire, en même temps qu'on craint, on appréhende, on a peur. Tout cela va de pair. Et si l'on ne se soucie plus de ce qui adviendra, pouf ! désir et peur disparaissent ensemble. Hitchcock, maître de suspens. Qu'est-ce que cela veut dire sinon qu'il est celui qui a le mieux vu ce qui, profondément, suspendait le temps ? Ce qui émeut et tient en haleine dans ce fameux plan du visage hésitant, ce n'est pas le choix qui est en train de se faire, c'est la suspension du temps par la cohabitation déchirante de deux affects directement liés à l'avenir, pas tel qu'il adviendra mais en tant qu'il se forme en ce moment-même dans l'imaginaire. Hitchcock est l'un des seuls cinéastes à être parvenu à donner à l'affect une valeur proprement picturale, presque entièrement détachée de l'individu traversé par lui. Grâce, justement, à ce travail dont on le gratifie à raison, à cette façon de construire et d'organiser les plans en fonction d'intuitions sensibles, pour que tout coïncide à faire jaillir de l'écran le seul sentiment du suspens, c'est-à-dire celui, schizophrène, de la peur et du désir. Possible définition du suspens hitchcockien : ce moment où, suspendu au dessus du vide, en plein vertige, se forgent en vitesse deux images d'un même avenir. 

De l'hôtel au motel, je me suis bien écarté de mon point de départ... (Notons d'ailleurs que Norman Bates, isolé dans sa maison, attaque et tue la solitude -désirée, fantasmée- de la voyageuse, dans sa chambre de motel). Toujours est-il que je m'y sens bien, seul et bien, dans une délicieuse quiétude impersonnelle et passagère. 

19h15 (heure de New-York) : 
Première balade new-yorkaise. A Manhattan, dans les rues, au bord du fleuve... Frappé d'abord par la quantité d'odeurs et de bruits. Mais pas d'impression de bouillonnement ou de fourmillement pour autant. Ça n'est ni calme ni étouffant. Et pour que ça fourmille, encore faudrait-il qu'il y ait déplacements de masse, anonymes et dans la même direction. Il n'y a pas de masse à Manhattan, plutôt une multiplicité d'individus disparates. C'est un véritable espace cosmopolite. Pas d'anonymes non plus : chacun semble porter sur lui le poids de ce qu'il représente. Je l'avais déjà vu grâce aux films de Wiseman, j'en ai la confirmation ici : les américains ont la faculté extraordinaire de confondre aisément l'intime et le politique. Un individu new-yorkais, même pris seul, est déjà, toujours, en représentation : il fait de la pub pour ses valeurs, sa conduite ou sa communauté. Pour parler en termes deleuziens, je dirais qu'il y a, dans les rues de Manhattan, une profusion extraordinaire de devenirs-fiction, ce qui rend les errances stimulantes et vivifiantes. 

Je crois que si les américains sont si forts pour raconter des histoires à l'ampleur mythologiques à partir de petits destins particuliers, ça tient en grande partie à cela. Le sentiment personnel d'un individu américain laisse toujours apparaître, lorsqu'il se manifeste, ce qu'il a d'universel (d'où la forte présence du moralisme religieux, d'où le règne du slogan -voir le dernier film de Wiseman, Monrovia, Indiana). Et un geste en apparence banal peut dévoiler à lui seul un monde, peuplé d'histoires et tourné vers un ravissant horizon moral. C'est comme si la société entière était contenue en chacun de ses individus, chargés alors de la représenter à leur façon. Il n'y a pas ça en France, où l'intime a la part belle, pour le meilleur et pour le pire (Rohmer ne pouvait être que français ; Anthony Mann ne pouvait être qu'américain). 

Je m'amuse à remarquer que je fais ce constat après avoir revu Glass (le dernier film de Shyamalan) dans l'avion. Glass -bien que philadelphien et pas new-yorkais- est un grand film cosmopolite. Malgré une beauté et une force évidentes, je n'avais pas été pleinement convaincu lorsque je l'ai découvert au cinéma, trop perturbé peut-être par l'impossibilité de suivre une ligne claire que le film se refuse manifestement à tracer. Sa grandeur tient justement dans l'humilité avec laquelle il accueille en son sein quantité de résidus de fiction plus ou moins épanouis. Il y a plein de films dans Glass, et c'est une erreur de ne chercher à n'en définir qu'un. Ce serait aller dans le sens de la fameuse société secrète, qui souhaite effacer la singularité de chacun, faire disparaître tout devenir-fiction au nom d'une prétendue vérité scientifique (roublardise habituelle de Shyamalan : cette secte apparaît elle-même comme une petite histoire bien mystérieuse, un twist surréaliste qui rompt avec toute vraisemblance). Il a été difficile pour moi d'appréhender Glass à la première vision, car un souci de cohérence m'a amené, au fil des évènements et des révélations, à tenter d'assembler les morceaux disparates pour les réunir autour d'une trajectoire commune, qui m'a parue alors un peu brinquebalante. Mais c'était oublier de mettre un "s" à la fin d'"histoires", ne pas voir que les différents morceaux, s'ils se frottent parfois avec rugosité, voire brutalité, tiennent indépendamment. Et la trajectoire commune est au fond la seule idée, travaillée du début à la fin, du caractère multiple et foisonnant de la fiction (en tant qu'elle engage une croyance et met les choses en jeu), comme chant profond de résistance face à un ordre rigide et oppressant.


Quinze jours ailleurs - carnet de voyage américain (2/5)

18/06/19 

15h40 (heure de Los Angeles) : 
En arrivant au-dessus de LA en avion, et en regardant se déployer devant mes yeux son immensité de plus en plus impressionnante (avec ses lots de maison à perte de vue), je suis touché par l'intuition du règne d'un anonymat tragique dans cette ville où "being someone" est le maître mot. J'imagine qu'il y a, comme à New York, la contraction très américaine de l'individu avec ce qu'il représente, mais se manifestant ici sous une forme beaucoup plus violente. C'est le penchant publicitaire qui l'emporte, on se montre, on se vend, et l'on court toujours le risque de se fondre dans son image jusqu'à y disparaître corps et âme (bien que le corps et l'âme ne se laisseront jamais faire, voir Spring Breakers), pour n'être plus qu’extériorité pure. Je crois qu'un habitant de LA est invité à vivre le péril de la perte, perdu au monde, perdu à soi. 

Mais ce ne sont là encore que des pensées ne se basant sur rien ou presque -sur le mélange de cette première vue du ciel et d'une représentation pré-conçue de la ville, nourrie de films et de fantasmes. Je crois que j'aurai bien du mal à prendre des photos de Los Angeles, car c'est un tel vivier d'imaginaires, un tel réservoir à clichés, qu'il me semble difficile d'éviter l'image publicitaire autrement qu'en venant chercher l'énergie vitale de la ville au plus profond de ses entrailles, comme le fait le splendide Showgirls de Verhoeven. Moi, je ne suis là que pour quelques jours, et j'ai bien peur de n'en voir encore qu'un idéal de touriste. Je ne me sens pas en mesure d'exprimer en images mon expérience personnelle de ce lieu si profondément plongé lui-même dans le vide infini de sa propre image. Il suffit de dire "LA" pour consentir tacitement à en faire la promotion -et déjà la foire aux fantasmes est ouverte. 

16h35 : 
Après quelques kilomètres en Uber, je commence à éprouver le sentiment de l'espace propre à Los Angeles. Je comprends la réussite architecturale de Die Hard 3 dans New York ; je partage, à la vue des buildings, le désir du film de passer entre, d'arpenter à l'horizontal les rues de cette ville si fondamentalement verticale. Plaisir ludique de se frayer un chemin. Los Angeles, en revanche, n'appelle jamais la verticalité (d'ailleurs le premier Die Hard, depuis sa tour californienne, n'est pas un film sur LA, tandis qu'on pourrait dire sans mentir que le troisième capte quelque chose de l'énergie de New York). Ce n'est pas non plus une ville qui s'arpente, c'est une ville immensément large, à la circulation lente et aérée, non pas un circuit mais un grand terrain de jeu. Bref une ville qui se parcourt et s'explore. Mon esprit d'aventurier nomade s'y sent d'emblée à son aise. 

17h01 : 
Étrange lieu où tout est séduisant (même les camions de pompiers brillent de mille feux !). C'est comme dans les films, me dis-je. On traverse une allée depuis laquelle on voit les palmiers défiler à droite à gauche et pointer vers le ciel. Comme dans Mulholland Drive. Depuis la fenêtre de la voiture, je vois trois gamins noirs courir sur le trottoir devant une ribambelle de résidences ; l'un tombe et se fait mal. Comme dans Boy'z n the Hood. On s'arrête à un feu, un homme traverse le passage piéton, un sandwich à la main, et jette un bref regard sur nous. Comme dans Pulp Fiction. L'usine à rêves carbure plein gaz. C'est à la fois terrifiant et très amusant. Véritable petit plaisir pervers de touriste cinéphilisé. 

19/06/19 

13h51 : 
Premières explorations de Los Angeles. Comme je le présageais, "explorer" est le bon mot. Il y a, en se promenant dans les rues, un véritable appétit de découverte qui supplante le plaisir simple de la balade new-yorkaise. Très concrètement d'abord, avec ces studios, ces noms, ces images... qu'on s'amuse à reconnaître, comme les stars du Hollywood Boulevard ("oh, Jerry Lewis ! Joel McCrea ! Ida Lupino !"). Et puis, plus mystérieusement, cette ville où tout est pure surface appelle en creux une exploration souterraine. L'espace du visible est tellement saturé qu'il laisse imaginer qu'il y a derrière tout ça un petit secret très bien gardé. Explorer LA revient donc à partir à la recherche d'un trésor introuvable. C'est une opération pirate. 

Je rêve d'un film, ou d'un jeu vidéo, ou les deux à la fois, voué tout entier à cette exploration. Je ne suis pas le premier à avoir l'intuition de ce petit secret, de cette "image dans le tapis" de Los Angeles, mais il me semble que personne n'a jamais abordé la question d'un point de vue enfantin, en dissolvant les dimensions sombres et tragiques récurrentes dans la stimulation d'un jeu de cours de récré. Refaire Le Pont du Nord à LA en somme, c'est-à-dire prendre deux actrices ou acteurs théâtraux, leur donner un objectif imprécis, puis investir différents lieux clé de la ville comme des cases d'un jeu de l'oie. Avec un travail spatial plus étalé que dans le film de Rivette peut-être, pour rendre plus sensibles les distances parcourues (reculer de trois cases, à LA, ce n'est pas rien !). Le récit d'une troupe d'aventuriers impétueux, donc, qui se déplaceraient à pied ou à vélo sur les larges trottoirs, et soulèveraient les étoiles pour voir si ça brille aussi par en-dessous. Évidemment, tout le plaisir se trouverait dans la recherche, le jeu-même, et le mystère resterait entièrement préservé. Qui sommes-nous, après tout pour prétendre montrer l'envers du décor de LA ? Mais rien ne nous empêche de nous y amuser ! 

16h56 : 
Pourquoi les films, le cinéma ? Pourquoi New York, Los Angeles ou même une chambre d'hôtel me renvoient si rapidement à Glass, Die Hard, Showgirls, Rivette, Hitchcock... ? C'est que mon imaginaire déglingué de cinéphile m'amène à penser le monde en cinéma, et très vite ce que je vois me renvoie par assimilation à ce que j'ai vu. Pourquoi pas, après tout ? Mais je me doute bien que, pour celui qui me lit ou m'écoute, ça peut devenir un peu lassant... Et puis, tout de même, je ne pense pas qu'en cinéma ! En ce moment même, par exemple, je déguste une tranche de pain de mie tartinée de beurre de cacahuète à la confiture de fraise sur un toit de Los Angeles. Eh bien c'est un moment absolument délicieux durant lequel je ne songe pas une seconde au cinéma ! Même les fameuses lettres HOLLYWOOD que je vois au loin sur la colline ne m'évoquent rien, sinon une scène médiocre du film Sexe entre amis, duquel je ne vais pas parler sous peine de retomber dans mes travers (de toute façon, il n'y a rien à dire de ce navet !)... Moment délicieux, disais-je, qui pourrait se suffire à lui-même et qui pourtant semble déjà se transformer en souvenir paradisiaque, à se remémorer avec une nostalgie tout à fait agréable dans les semaines, mois et années à venir. C'est le lot du touriste que de vivre chaque instant comme un souvenir en devenir. Attention tout de même à cette pente dangereuse sur laquelle le plaisir momentané glisse et s'éloigne trop vite pour devenir une évocation du passé idéale et figée avant même d'avoir pris le temps d'en faire véritablement l'expérience. Pour ma part, j'aime trop ce beurre de cacahuète à la confiture pour le laisser s'échapper. D'ailleurs, je préfère en reprendre une bonne cuillère dès maintenant avant que ce goût merveilleux ne se perde dans les couloirs obscurs dans ma mémoire. 


20/06/19 

15h09 : 
Visite au Griffith Observatory de Los Angeles aujourd'hui. Très peu touché par ces histoires de planètes. Ce n'est pas nouveau, l'astronomie m'a toujours passablement ennuyé. Je ne partage pas cette fascination courante pour le ciel, les étoiles, le système solaire... Je vois bien, ne serait-ce que via l'émerveillement des enfants dans le planétarium, qu'il s'y joue pour beaucoup de choses très importantes, mais je passe à côté. En revanche, la balade pour grimper en haut de la colline où se trouve l'observatoire fut vivifiante ! Le sentier sablonneux, l'effort serein, l'horizon se dégageant à mesure que nous avancions... Une promenade des plus agréables, qui me permet d'affirmer tranquillement que je me suis senti nettement plus affecté par la poussière se déposant sur mes chaussures en marchant que par la découverte de ma masse potentielle sur Mars ou de la taille de Vénus. C'est que le contact physique avec le sol est pour moi beaucoup plus troublant et émouvant que la représentation virtuelle d'un ailleurs si excessivement lointain que j'ai depuis longtemps renoncé à l'imaginer. 

Hölderlin, Cézanne, Brecht, Boetticher, Straub... sont des compagnons de route, tandis que des gens comme Kubrick ou Orwell, prenant le monde du dessus, vu du ciel, m'ont toujours paru très éloignés de l'idée que je me faisais de la vie sur Terre (sensuelle, charnelle, franche et concrète). De même que le train, le mouvement du train -ses rails, ses roues, ses turbulences- est pour moi source d'excitation bien plus grande que celui de l'avion. J'ai besoin de sentir le monde bouger sous mes pieds, que mon énergie vitale provienne du sol, non du ciel. Plutôt vagabond que pilote ; paysan qu'astro-physicien. À Griffith, fondateur de l'observatoire de Los Angeles, je préfère donc Griffith, cinéaste, David Wark de son prénom, mobilisant les puissances telluriques pour en faire jaillir quelques uns des plus beaux moments qu'il m'ait été donné de voir -et d'éprouver. 

20h11 : 
Dernier soir à LA. Je repense, curieux et songeur, à ce fameux secret que j'ai déliré. Je me dis : et si le mystère profond de la ville était là, devant nos yeux, éblouissant à force d'évidence ? Je parle bien sûr de la misère, de ces tentes, de ces clochards à tous les coins de rue, ne regardant même plus le rêve déchu que l'on peut voir scintiller au loin sur les collines. Mais non, je me rétracte : ce serait trop obscène. Et puis, ça n'est un secret pour personne. La misère est établie, on sait que les étoiles ne brillent pas pour tout le monde. On l'oublie parfois, mais on le sait. De même que la distance qui sépare les riches des pauvres est trop honteusement visible pour faire l'objet d'une dissimulation clandestine qu'il s'agirait de révéler. Il arrive même, et de plus en plus fréquemment, qu'elle soit mise en spectacle. Cynisme répugnant de l'industrie culturelle. 

Non, ce qui se cache, c'est le point de suture. Les différences, on les nomme, on les énumère, on les porte au pinacle jusqu'à la nausée. La vraie question n'est pas celle de ce qui sépare le riche du pauvre, mais celle de leur cohabitation au sein d'une même cité si rayonnante. Plus encore, celle de l'indignation impuissante provoquée par une telle cohabitation. Si les uns et les autres vivaient chacun dans leur coin sans n'avoir de rendre de compte à personne, on n'en ferait pas tout un foin. Mais quelque chose les lie, qui est insupportable (aux riches comme aux pauvres -et à nous, regardants). Quelque chose fait que les uns n'existent pas sans les autres, et alors l'inégalité flagrante du rapport entretenu nous saute aux yeux, insoutenable. Quel est donc ce scandaleux mystère qui se loge dans la distance même, à la frontière ? Il parcourt les rues, des tentes aux villas, et nous reste cependant invisible et insaisissable. Il est le cœur et le pouls de la ville, source de son rayonnement et moteur de sa grande violence. 

Je lui hasarde un nom : le rêve. Ce rêve sur lequel s'est bâti tout l'empire de Los Angeles serait aussi son talon d'Achille. L'objet façonné et distribué à travers le monde par la plus puissante des industries est peut-être dans le même temps le carburant de son usine. C'est parce que l'enfant pauvre joue dans la rue avec un t-shirt Disney que Disney prospère ; c'est parce que Disney prospère que l'enfant reste pauvre. Et si l'imaginaire est à tel point dévasté, conquis et envahi par Disney, que reste-il d'autre à l'enfant pour rêver ? Rien, ou presque. Il est pris, déjà, dans l'usinage. Le lien est là, toujours invisible et insaisissable, toujours sublime et dégueulasse. Un rêve, un seul, parcourt tout LA, il se faufile tel un virus, de sa grâce à sa crasse. Et chacun assiste, des étoiles plein les yeux, à l'avènement de la maladie. La solution pour percer le mystère, et mettre ainsi fin à cette partie interminable, serait peut-être de sortir de ce commerce vicieux, de ne plus nourrir cette machine infernale. D'inventer de nouvelles façons de raconter les histoires, de nouveaux motifs pour les t-shirts des enfants pauvres. De faire le choix de la tente plutôt que la villa, de la rue au lieu de la colline. En d'autres termes, l'empire tombera quand les pauvres, conscients de leur richesse, façonneront eux-mêmes leurs propres rêves. 

Alors le secret sera autre, le mystère ira se nicher ailleurs, en imprégnant l'air de la ville, toujours, mais d'une façon nouvelle, plus respirable peut-être, et moins sordide -espérons-le.


Quinze jours ailleurs - carnet de voyage américain (3/5)

21/06/19 

12h43 : 
Santa Monica. La fin de la Route 66. Le bout du monde de Los Angeles. A la vue de l'océan, mon cœur a fait un bond. Lorsque j’aperçois la mer, quelle qu'elle soit, ça me fait toujours l'effet d'un petit séisme intérieur. Mon corps entier s'en trouve troublé l'espace d'un instant. Ici, la découverte de l'Océan Pacifique, que je ne connaissais pas, a décuplé mon émotion. Et très vite resurgit le désir enfoui de prendre le premier bateau et de partir en mer, là où le paysage n'est plus que vagues, ciel et nuages à perte de vue. Fantasme éternel de me perdre dans l'horizon. 

Longtemps je me suis dis : un jour, je prendrai la mer et voguerai vers l'inconnu. J'y songe encore, parfois. Mais j'ai conscience aujourd'hui que rien de concret ne remplacera jamais l'illusion de cet abandon au mouvement continu de l'océan. C'est un délire métaphysique. Entreprendre pour de vrai ce voyage tant de fois accompli en songes risque de causer frustration plus que satisfaction. Avoir conscience que l'objet de mon désir est et restera obscur me permet d'accueillir les instants désirants avec davantage de douceur. Je vois mieux ce qui tient de l'extérieur et ce qui m'est intérieur, et je sens l'horizon rêvé vagabonder joyeusement entre les deux. Il m'arrive même de me confondre avec lui et de devenir un temps un solitaire anonyme, loin de tout, au cœur de lui-même au point de ne plus exister du tout, et de vivre éternellement au creux du mouvement de la vague, en perpétuelle métamorphose. 

Joubert : "Le chemin mobile des eaux... Un fleuve d'air et de lumière... Des nappes de clarté... Et c'est de ce point de la terre que mon âme s'envolera.

16h17 : 
Balade sur les bords de la plage, de Santa Monica aux canaux de Venice. On est en plein folklore, tout y passe : surfers, indiens, bikers, hippies... se vendant comme ils peuvent auprès des nombreux touristes. Puis les différents groupes de sportifs, comme en autarcie au sein de leurs communautés respectives, ne vendant rien mais se livrant à leur façon aux regards curieux et souvent admiratifs des passants. Ma sœur et moi nous sommes arrêtés devant le skatepark, qui bénéficiait d'un engouement particulièrement remarquable. Ce qui s'y passait nous a immédiatement captivé. C'était l'entraînement informel et quotidien d'une quantité de jeunes, garçons et filles, parfois pas plus hauts que trois pommes (le plus petit devait avoir 5 ans et impressionnait par le sérieux et l'aisance avec lesquels il avait assimilé les gestes élémentaires du skateur) ; une vraie galerie de personnages, à l'allure singulière et aux rituels communs, usant de leur skate comme d'un prolongement de leurs jambes, et coexistant plus ou moins amicalement -faisant groupe, en tout cas. Certains s'en vont, d'autres entrent en piste, toujours avec un parcours et des figures qui leur sont propres et qu'ils font et refont, inlassablement, de plus en plus harmonieusement, à la manière d'un musicien répétant son morceau pour trouver le ton juste. Nous sommes restés une bonne quarantaine de minutes, béats face au spectacle improvisé de ces corps en mouvement, et ivres du désir passager d'y revenir fréquemment, voire de se mettre soi-même à la pratique du skate. Quelque chose dans ce sport que je ne connais pas me fascine. Cela touche, je crois, à l'impression que la souplesse, l'élégance, l'effort, le style et l'authentique coolitude s'accordent étonnamment et se dirigent ensemble vers un mouvement qui les dépasse mais qu'ils ont l'audace d'approcher, un mouvement indescriptible, ineffable, où, l'espace d'un instant, l'homme et l'univers semblent ne faire plus qu'un. 

Quant à la promenade dans la petite Venice, c'était agréable et amusant. Une ribambelles de maisons fleuries et colorées, se succédant dans une ambiance zen des plus sophistiquées. Tout est fait pour que l'on se dise "je veux vivre ici !" -et, effectivement, c'est ce qu'on se dit. Mais, une heure seulement après être sorti ce quartier pittoresque, l'enthousiasme s'est déjà complètement évaporé. Je dirais que c'est un lieu sympathique, mais d'une sympathie toc et pleine de suffisance. Je suis donc passé, en peu de temps, d'un sentiment vif et profond de l'harmonie à une harmonie inauthentique, fabriquée de toute pièce sur le dos d'un cliché. Car c'est ce que sont ces maisons insolites, au fond : les vitrines du cliché de la petite vie paisible au bord de l'eau. Malgré ses dreads et son baggy, le skateur, lui, quand il est sur la piste, fait tout pour échapper au cliché, et se lancer à la poursuite du spectre insaisissable de la beauté pure. 


22/06/19 

12h12 (heure de l'Arizona) : 
Sur les rails en direction de la Nouvelle Orléans, je prends plaisir à regarder par la fenêtre. On a souvent tendance à dire "j'avais déjà vu des images, mais c'est quand même autre chose en vrai !". Je répondrais "oui, c'est autre chose, mais certaines images sont parfois d'une profonde vérité.". À la vue, depuis le train, des plaines de l'Arizona, je pense à ces grands peintres du paysage américain, qui ont choisi le cinéma plutôt que la peinture, sans doute par attachement à la narration, ou pour ne pas trop avoir à se préoccuper de la contrainte pesante de la figuration. Allan Dwan, Anthony Mann, Budd Boetticher et James Benning m'avaient déjà montré ce que je découvre de moi-même aujourd'hui. Ces buissons courts sur pattes fermement plantés dans la terre sèche et légèrement rocailleuse, ce faux plat traversé de poteaux électriques traçant la ligne l'horizon, ce ciel d'un bleu éclatant parsemé de quelques nuages, ces montagnes arides cabossant le lointain... tout cela est inscrit dans un imaginaire courant du Far West. Mais l'atmosphère, l'énergie, le mouvement propre de ces grands espaces où tout semble pourtant imperturbable, ne peuvent être éprouvés qu'à condition d'y porter une attention particulière. Lorsqu'on y est, où même simplement lorsqu'on traverse le pays en train (comme je le fais en ce moment), c'est sensible, c'est dans l'air, notre respiration s'accorde naturellement à celle du paysage. Mais pour la dire, ou la peindre, ou la filmer, c'est une autre paire de manches... C'est que les buissons ou les montagnes ne valent rien s'ils sont pris comme de simples éléments figuratifs. D'où l'échec cuisant de la carte postale : elle ne fait souvent rien d'autre que retranscrire la joliesse de façade d'un lieu qui, donné avec vraisemblance et orné de quelque maquillage (coucher de soleil, pose aguicheuse, sentiment d'ordre dans la composition...), se trouve condamné à en être réduit à sa propre vitrine, séduisante et superficielle. Pour restituer un peu de la vie du lieu, il ne suffit pas de créer habilement l'illusion de la ressemblance, encore faut-il loger dans cette figuration les points d'énergie essentiels, qui se situent, en peinture, dans les courbes, les lignes, les couleurs ; au cinéma dans la juste concordance de l'espace et du temps. Pour que l'air passe dans et entre les plans, il est nécessaire d'y laisser jouer des notes nouvelles et inattendues, ne provenant ni de l'esprit du cinéaste ni du rouage de la machine mais du dehors, là où tout ne cesse de se mouvoir en direction de l'imprévisible. 

Les quatre cinéastes nommés plus haut font ce travail-là, et me donnent le sentiment d'une vérité unique et singulière d'un paysage que je retrouve aujourd'hui, différemment. Soudain, je repense à Monet, et à son Mont Kolsaas en Norvège, toile tardive où l'on est proche d'un abandon total de la figuration. Monet est un peintre virtuose, mais ce tableau m'émeut davantage que d'autres plus célèbres, précisément parce que, dans ceux-là, son trait si précis, sa technique si sophistiquée, empêchent parfois la Nature de s'exprimer par elle-même, comme s'il y avait encore trop de Monet sur la toile, trop d'effets de signature qui camoufleraient un peu la nudité prodigieuse et insaisissable du paysage qu'il a pris pour sujet. Dans Le Mont Kolsaas en Norvège, on perçoit le relief suggéré par le titre, et surtout sa beauté, grâce à un simple assemblage de courbes et de couleurs, débarrassées des contraintes narratives et figuratives, loin de toute séduction, et témoignant à elles seules d'un geste sublime de la Nature. 

14h12 : 
Nous partageons ce midi notre repas avec un vieil homme authentiquement sympathique, à la courtoisie naturelle et témoignant d'une réelle curiosité vis à vis de ceux qui se sont trouvés par hasard à sa table, ainsi qu'un vloggeur amusant, lui aussi fort aimable bien qu'un peu moins à l'aise à l'idée de converser sans filtre avec trois inconnus. Le repas a commencé par un selfie incongru, le vloggeur ayant reconnu le vieil homme dont il avait vu le visage juste avant son départ, sur un blog dédié aux trains américains tenu par lui et apparemment plutôt réputé. Photo à deux en guise de dédicace, donc, pour ajouter aux nombreuses vidéos touristiques le souvenir d'une rencontre inattendue. Le vieil homme, pas du tout dérangé et même plutôt flatté, bien que toujours très modeste, s'est prêté au jeu sans résistance. Par la suite, il a humblement dominé l'espace de discussion, en racontant quelques anecdotes (de voyages notamment). Une parmi d'autres, qui a beaucoup amusé le cinéphile que je suis : c'est l'histoire d'un ami à lui qui, rêvant d'être acteur, a réussi à empocher un tout petit rôle dans In Harm’s Way de Preminger (avec John Wayne, Kirk Douglas et Henry Fonda). Il n'avait qu'un bout de scène à jouer, avec pour seule indication d'entrer dans le champ, de récupérer un papier remis par Henry Fonda, puis de repartir. Le tournage commence, il arrive devant la star, prend le papier et lui dit "Thank you sir !". On entend alors un "Cut !!!" depuis l'arrière de la caméra. C'était Preminger, qui ajoute d'emblée en maugréant "Who's this idiot ?!" et le vire aussitôt. Désillusion ou blacklistage, l'histoire ne le dit pas, toujours est-il qu'à la suite de cette expérience, l'ami du vieil homme n'a plus jamais remis les pieds sur un plateau de tournage. 

19h42 (heure du Texas) : 
Beauté inlassable de ce paysage américain. 

20h50 : 
Une expression courante veut que les lieux touristiques soient "chargés d'Histoire". Ici, les grandes plaines que nous traversons semblent au contraire vierges d'histoire, comme si nous étions invités à nous y installer, ou seulement à passer, mais à faire quelque chose de ce désert. Toute l'Histoire américaine se base sur ce principe-là : partir de rien et construire. S'enraciner dans le désert, jusqu'à que ce que les fruits de son arbre grandissant permettent de prospérer, puis de faire du commerce, de planter d'autres arbres, et ainsi de suite. Mais ce qu'on oublie encore, bêtes historistes que nous sommes, c'est que le rien américain était déjà peuplé. Pas d'Histoire, certes, mais une géographie libre et foisonnante. Ceux qu'on appelle à tort les indiens vivaient là, non comme des arbres mais comme de l'herbe qui pousse en continu (pour emprunter à Deleuze une belle métaphore), sans ne jamais assombrir ni dominer le paysage. Plutôt en cohabitant avec lui, c'est-à-dire en l'habitant et en le laissant les habiter, dans un respect mutuel et horizontal. Pas d'Histoire amérindienne car pas de trace laissée, dans un simple soucis d'humilité. L'Indien d'Amérique du Nord, du moins ce qu'on en sait, le mythe Indien (déjà toute une histoire), a cela de fascinant qu'il a vécu et prospéré sur un modèle essentiellement géographique. Il est question de territoires, de déplacements, d'adaptation, mais pas de marques, de dates ou d'héritage. On a beau être tenté d'y voir un idéal, je crois que c'est encore presque inconcevable pour nos esprits occidentaux (d'où l'horrible génocide). Trop attachés aux traces, aux objectifs ; au passé, à l'avenir. L'idéal Indien est comme un idéal en art : il s'agit de se nicher dans l'espace d'équilibre où passé, présent et futur cohabitent harmonieusement et accueillent en leur sein le perpétuel renouvellement nécessaire à leur force vitale. Mais ces moments nous sont encore comptés, et les artistes nous permettant d'y accéder nommés et célébrés (ou rejetés par la crainte profonde du déracinement). Peut-être serons-nous tous un jour animés de cette vie sans histoire, alors le temps sera venu de nous ouvrir paisiblement au désert, et à sa tendre géographie de l'éternité. 

22h27 : 
Je ne saurais dire ce que m'évoque précisément le mot soir, mais il m'inspire toujours un sentiment merveilleux. Si bien que j'ai l'impression nostalgique de ne pas vivre suffisamment de soirs qui soient à la hauteur du mot. Soir, soir. Une fois pas deux, c'est mieux. Soir. Surgissement brusque et soudain de l'image d'un tableau de Soulages. Ce soir ressemble un peu à ça : beau, franc, imposant, d'une plénitude qui tend vers l'angoisse. Depuis la salle commune du train, avec ses fauteuils confortables et ses grandes fenêtres donnant sur un paysage entièrement plongé dans l'obscurité, je lis Tendre est la nuit de Fitzgerald. J'avance doucement, mes pensées ne cessent d'aller et venir, quittant les pages puis s'y posant à nouveau. Un passage me trouble intensément, qui semble écrit ici et maintenant : "C'était une nuit très pure et très noire, suspendue comme un grand panier à une seule étoile un peu mélancolique. L'atmosphère était si épaisse que le klaxon de l'autre voiture leur parvenait comme étouffé.". Le soir s'en est allé, laissant place à la nuit. Cette fois, il fut digne de son nom.

23/06/19 

13h38 : 
À mesure que je prends goût à la lecture de romans, je sens naître en moi un désir de plus en plus vif d'écrire de la fiction. La fiction est toujours là si l'écriture est belle, me dira-t-on, et se montre ou se cache seulement en fonction du registre choisi. Je rectifie : désir de narration. Je m'y essaie, parfois, mais toujours les mots me manquent. Je crois qu'il faut, pour construire un récit, un certain sens de l'épaisseur et du détail, que je n'ai pas encore. Trop vite je vais à l'essentiel, je dis ce que j'ai à dire sans prendre le temps d'emprunter les chemins de traverse qui sont précisément les lieux de floraison de la narration. Peut-être me faut-il apprendre à les connaître, m'y promener encore et encore jusqu'au jour où je me sentirai capable de me frayer mon propre chemin. 

J'ai aussi l'impression fréquente (et pourtant tout à fait illusoire, j'en ai conscience) d'épuiser mon discours, d'arriver à la limite des possibilités du dire, au bord du gouffre splendide et vertigineux de l'indicible, là où les mots n'existent définitivement plus, emportés par le vide. C'est comme si j'avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour dire au mieux une chose qui, manifestement, ne se dit pas (ainsi s'effectue le travail du critique de cinéma). Évidemment, je me trompe, et la progression constante de mon écriture ne cesse de me le prouver. Mais tout de même... Je vois un manque, un manque de vertige, peut-être, qui rendrait sensible le gouffre. Lorsque je lis un livre de Henry James, je suis saisis par l'idée qu'il semble y avoir, entre chaque phrase, chaque mot, l'espace pour en loger mille autres. L'habileté de sa langue (bien que transformée par la traduction) est telle que bourgeonne et s'épanouit au sein du livre, indépendamment de son écriture même, un art lumineux de l'ellipse. Son style est si minutieux et virevoltant que les mots galopent sur la page en laissant derrière eux les traces évanescentes de leur passage, porteuses chacune d'un monde en devenir que le lecteur est libre de réfléchir ou non. Quant à l'humeur joviale et frétillante des jeunes femmes qu'il décrit (Verena Tarrant, Daisy Miller), leur mystère hors-sol, leur caractère insaisissable, ils se trouvent aussi dans le ton du livre, et l'on devine Henry James s'y projeter avec prudence et exaltation. Il me reste donc, pour écrire, à me projeter aussi, mais l'idée du projet me terrorise tant que je préfère encore, pour le moment, la laisser en suspens. 

15h19 : 
Toujours dans le train, qui fait en deux jours complets le trajet de Los Angeles à la Nouvelle Orléans. Nous ne sommes pas encore en Louisiane, mais déjà se présente à nous le fameux Bayou. La tranquillité des eaux contraste avec la verdure qui pousse en bataille tout autour. Il est drôle de constater que la nature sauvage se manifeste de deux façons très différentes d'un bout à l'autre du Texas : hier, c'était le calme sec du désert, aujourd'hui la folle moiteur du Bayou, et son vert envahissant qui semble nous attendre avec un air de défi. Au coyote succède l'alligator ; à la poussière, les moustiques. L'impression de m'engouffrer dans un territoire à la respiration sereine et au souffle animal. Hâte d'accorder mon pouls à la musique de ce pays énigmatique, que j'imagine discordante et pénétrante. 

19h52 : 
Dernier dîner dans le train. Le serveur du restaurant -toujours le même depuis le début du trajet- est un personnage si inénarrable que je ne vais pas me risquer à le raconter. Retenons seulement que l'intégralité de ses gestes et de ses paroles sont au service du rôle qu'il joue, réglés comme une horloge dont le coucou sortirait trois fois par jour à l'heure des repas. Je me demande comment vivent les gens comme lui, qui semblent se fondre dans leur personnage au point de n'avoir pas d'existence au-dehors. Comment se comportent-ils avec leurs proches, auprès de leur famille, dans une situation délicate, ou même une fois seuls dans leur chambre ? Je me dis souvent un peu rapidement que de tels individus, tenant rigoureusement leur rôle pour ne pas laisser s'échapper le moindre soupçon de vulnérabilité, sont au fond très seuls et refoulent une angoisse profonde. Mais c'est là une interprétation psychologisante, pleine de condescendance et de précipitation. Je n'en sais rien, au fond. Je l'ignore d'autant plus que je ne suis pas comme ça. Cela-dit, je remarque que, quel que soit le personnage que l'on joue en société, il est souvent subi plus que choisi, et l'on finit la plupart du temps, question d'habitude et de paresse, par endosser son rôle comme un fardeau bien lourd à porter. Je dis paresse : c'est une paresse confortable et craintive, manifestation d'un besoin de sécurité tout à fait recevable, et dont il est bien difficile de se départir. Improviser chaque jour une attitude nouvelle représente une prise de risques considérable. Cela revient à reconfigurer sans cesse l'espace social dans lequel on se trouve. C'est déstabilisant pour les autres et pour soi. Mais ça peut être aussi, si c'est vu comme un jeu (et, après tout, les termes de "rôle" et de "personnage" invitent à l'envisager ainsi), la source d'un extraordinaire sentiment de légèreté. S'ouvrir au monde, ça passe aussi par là : jouer sa partition chaque fois différemment en fonction du tempo du lieu où l'on se trouve. Les caméras cachées de François l'embrouille me fascinent pour ça : il a la faculté de s'adapter rapidement et avec simplicité à chaque situation qui se présente à lui, il parvient à moduler son personnage en le réglant sur la vitesse de l'autre, puis à faire jouer à l'autre des gammes inattendues. Ce qui est beau, c'est que les compilations de ses caméras cachées contiennent aussi des ratés, de la violence... elles ont l'honnêteté de montrer que tout n'est pas parfaitement réussi. Mais la prise de risque est là, et s'avère toujours plus libératrice que dangereuse. Acteur-metteur-en-scène formidable, François l'embrouille est avant tout un homme qui fait le choix de jongler avec l'idée d'identité, et invite chacun, par la simplicité de son geste, à se lancer à son tour dans l'imprévisible stimulation du grand jeu de société.

Quinze jours ailleurs - carnet de voyage américain (4/5)

24/06/19 

13h45 : 
Premier jour à la Nouvelle Orléans, mais grande fatigue. Hier soir, j'ai eu du mal à m'endormir, me sentant oppressé par la moiteur de l'air venue peser lourdement sur mon corps. C'est donc ce corps qui me pèse aujourd'hui, et que je ne parviens pas à vivre autrement que comme une contrainte. Je crois que le phénomène physique de la fatigue provient de la fin d'un conflit entre abandon et résistance qui, las de lutter, font corps. C'est un moment où les tensions s'épuisent et se délitent, et où l'on est invité à éprouver le sentiment troublant d'une parfaite unité. Il n'est plus de dehors et de dedans, plus de social et d'intime, plus de corps et d'esprit, seulement un tout, soi-même, en passe de n'être plus rien. L'homme fatigué est un être à bout de forces qui s'approche, titubant, au bord du précipice. La fatigue, parce qu'elle est ce sentiment d'une proximité de la mort, entraîne toujours une lutte inquiète, primitive, pour maintenir tant bien que mal les frontières essentielles qui font de soi un être vivant. Elle s'évertue à concentrer en un seul point toutes les forces restantes dans l'idée de constituer un îlot de vie au milieu du néant. Mais pour que la vie persiste, pour que la fatigue ne consume pas entièrement le corps qu'elle a décidé d'occuper, il lui faut un contrepoint. Pas l'effort, ni l'endurance, ni même la persévérance, qui n'existent encore que parce que la fatigue existe, en réaction, et ne font toujours que la perpétuer par la fausse résistance exténuante et vaine qu'ils revendiquent. Non, ce qu'il est nécessaire de trouver -de chercher, de sentir : c'est en soi et autour-, c'est le grand négatif de la fatigue, le revers de la pièce qui, parce qu'il est revers (c'est-à-dire vit dans son dos, de la même vie mais indépendamment) refuse la grande absorption totalisante de la fatigue. Un étranger, un frère, une force pareille et contraire. Une force qui serait le point de jonction, le jaillissement de la vie de chaque conflit, l'étincelle des frottements, le feu brûlant des rapports ; ce qui ne tend pas vers un centre compact et unifié s'épuisant dans sa propre plénitude -c'est la fatigue- mais au contraire vers la dualité, la relation, la circulation. Bref, l'énergie, jumeau vivant de la fatigue, qui, lorsqu'il est accueilli, permet à sa sœur ne pas être mortifère, soit d'être elle-même vivante et vécue, sans avoir à passer par la contrainte terrifiante d'un combat physique et toujours perdant contre la mort. 

Ceci m'évoque la fenêtre regardée un instant par Mrs Dalloway à la fin du roman de Virginia Woolf. Tentée un temps d'y sauter après avoir entendu le récit d'un homme s'étant suicidé de cette façon, elle fait le choix de revenir dans le salon pour donner sa fameuse réception et conclure ainsi le livre. Voyant cette fenêtre, elle voit d'abord la possibilité d'une mort facile mais audacieuse, d'un saut dans le vide mettant fin à des jours de fatigue de plus en plus noirs et morbides, où le sens disparaît peu à peu. Mais la fenêtre est aussi la preuve que la mort se trouve au-dehors, ainsi qu'il y a tout de même de la vie à l'intérieur, de la lumière et du mouvement dans ce monde oppressant qu'elle croyait définitivement arrêté, fini, tout entier refermé sur lui-même. La fenêtre de Mrs Dalloway est à la fois le signe d'un suicide possible et la naissance d'une conscience de vivre, plus encore : d'un choix de vivre, qui prend pour point de départ le désir brûlant de connaître la mort. 

Il s'agit donc pour moi, en ce jour de fatigue, de l'éprouver en tant qu'elle contient déjà de l'énergie, soit accueille en son sein son négatif, qui est son autre en même temps qu'elle-même, et lui permet d'exister non comme pente vers la mort mais comme la manifestation d'un élan de vie. 

16h13 : 
Pas de remarque pour le moment sur la Nouvelle Orléans. Visite des quartiers typiques, achat de souvenirs, goûter de beignets traditionnels, écoute du band qui jouait de la musique dans la rue, vue des impressionnants Steamboats du Mississippi... Tout ça fût très plaisant, mais je n'ai rien à en dire qui ne sorte de l'impression commune et rabâchée du touriste. 


25/06/19 

11h24 : 
Je reviens en pensées à ma journée d'hier, et m'interroge sur mon incapacité à dire mes premières impressions de la Nouvelle Orléans. Il y a bien sûr le côté impersonnel et trop commun de la promenade touristique dans les quartiers typiques, si tranquillement conventionnelle (bien que jamais pénible ni ennuyeuse) que je ne vois rien de neuf et d'étonnant à raconter. Mais cette raison ne suffit pas, car ce chemin, bien que balisé, reste un chemin vécu, sur lequel se sont trouvées tout un tas de petites émotions véritables, ainsi que mille et une promesses d'égarement qu'il eût été possible d'imaginer. 

Outre la fatigue et, peut-être, le début d'une lassitude à force d'écrire chaque jour (quoique c'est toujours très exaltant de déposer ici les mots de mes journées), j’aperçois la silhouette d'une autre explication possible. Cela tiendrait en une idée, très imprécise encore : il y avait, à New York puis à Los Angeles, quelque chose d'une ultra-contemporanéité, comme une volonté tenace et nettement perceptible d'appartenir au monde tel qu'il se présente en 2019. Cette course à l'actualité presque névrotique, mêlée à un ancrage très fort de l'imaginaire dans ce qu'il a de plus inerte, m'a particulièrement stimulé (je suis curieux, d'ailleurs, de retrouver New York dans quelques jours). J'y ai vu l'occasion de défricher, d'éclaircir, de jouer avec mes propres représentations... La Nouvelle Orléans, quant à elle, me semble au contraire paisiblement inactuelle. C'est une ville du passé, une ville qui a été, et qui semble l'accepter avec une grande sérénité. Il y a une maturité calme de la Nouvelle Orléans, qui s'oppose sans résistance à l'agitation de New York et à l'ampleur de Los Angeles. C'est un climat agréable, confortable, même, d'un confort qui n'a rien de touristique mais qui s'apparente plutôt au confort du chez-soi. Je me demande si c'est lié à l'influence de la culture française sur la ville... Mais je ne pense pas, cela ne se ressent pas. Peut-être est-ce plutôt parce que j'ai longtemps fantasmé cet endroit comme mon lieu de vie idéal ? Toujours est-il que l'atmosphère d'ici a quelque chose de familier, qui rend plus difficile la prise de recul nécessaire au façonnage d'une image qui soit digne d'être commentée. 

11h38 : 
... Cependant quelques indices montrent qu'il vaut mieux prendre garde à ne pas trop se reposer sur l'apparente commodité de la ville. La pesanteur de l'air, le spectre encore présent de l'ouragan Katrina, ou la circulation dangereuse et imprudente des voitures (après que nous avons remarqué dans la journée, ma sœur et moi, un problème récurent de conduite sur la route, il y a eu hier soir un grave accident dans la rue même où nous logeons), sont comme les premiers signes que tout n'est pas si détendu à la Nouvelle Orléans, et qu'il convient de rester attentif à ce que la désuétude assumée de la ville peut receler de troubles et de mystères. 

16h11 : 
Alors que nous avions prévu d'aller voir une nouvelle partie du centre-ville, nous nous sommes trompé de bus et avons rencontré par inadvertance le doux plaisir de l'égarement. En marge du centre, donc, il y a le City Park, sur lequel nous sommes tombés par hasard et qui a été le lieu improvisé de notre promenade quotidienne. Puis, plus précisément, le jardin botanique, dont la visite est paisible et agréable, même sous l'oppression de la chaleur humide du jour. Pour nous reposer, nous nous asseyons deux minutes sur un banc, à l'ombre d'un arbre, une statue devant nous. Je me demande comment elle arrive à tenir sur une main et à l'envers toute la journée. Je me refuse à refermer la question sous le prétexte que je suis un être vivant et pas elle, car elle dégage une extraordinaire vitalité qui n'a rien à envier à la mienne ni à celle de n'importe quel autre humain. Non, la raison véritable de la rigueur tenace dont fait preuve cette statue dans l'exercice de sa gymnastique tient dans un rapport tout à fait différent au temps. Le temps n'agit pas sur elle comme un épuisement de l'effort, puisque sa posture lui est parfaitement naturelle et semble ne lui demander aucun effort (tandis que moi, même dans un monde où j'aurais été capable de réaliser une telle figure, je me serais très vite écroulé sous le poids dégoulinant de ma transpiration). Tout comme nous, elle éprouve le temps, mais d'une façon beaucoup plus patiente, et essentiellement organique. Ainsi la beauté de son attitude se consume-t-elle avec une extrême lenteur et nous laisse tout le temps de la regarder, de l'admirer, de la prendre pour modèle, d'apprendre à l'imiter, de s'entraîner, de participer à des concours, de les remporter, de la remercier, de vieillir, puis de mourir. Toute une vie contenue dans un seul geste. Pour le moment, contentons-nous de la regarder, et si possible de l'admirer. Pour le reste, on a encore le temps d'y songer… 

16h22 : 
Plus loin dans le même parc, un grand circuit de petit train, qui éveille instantanément chez moi un émerveillement enfantin. Il est fermé, hélas. Je repense alors, pour me consoler, à Cary Grant jouant au petit train dans People Will Talk de Mankiewicz, et faisant dérailler par ses "bip-biiiip" à répétition la cadence excessivement régulée du flux de paroles propre aux films du cinéaste. Jubilation contenue. 

16h29 : 
Envie d'utiliser l'adjectif "compassé", mais ne sais pas où le mettre. 

17h20 : 
Bonheur de cette promenade imprévue dans les vieilles allées bourgeoises de la ville. Sous l'ombre des grands arbres, qui atténue à peine la chaleur étouffante, nous marchons à côté des maisons traditionnelles, bâties de bois peint et exposant orgueilleusement leurs belles devantures. Une femme lit tranquillement sur un balcon tandis que la musique incertaine d'un saxophone nous provient depuis la fenêtre entrouverte. Je songe alors "c'est ici que court la rumeur de la Nouvelle Orléans". 


26/06/19
10h37 : :
Étrange façon qu'a le temps de passer. Hier soir, je me replongeais dans les notes que j'ai écrites jusqu'ici, et déjà celles de Los Angeles m'ont parues très lointaines. Le voyage, avec ses souvenirs en pagaille, prend souvent beaucoup d'espace dans la mémoire, si bien que celle-ci s'organise de telle manière qu'un moment vécu il y a quatre ou cinq jours peut donner l'impression de dater de plusieurs semaines, puisqu'une grande quantité d'événements archivés passent encore avant lui. Ainsi mon tour de l'Espagne en auto-stop en 2014, s'étalant sur vingt-cinq jours riches chacun de nombreuses rencontres, m'avait semblé avoir duré des mois. Et à mon retour, alors que j'ai accueilli mes proches avec un sentiment très vif de Grandes Retrouvailles, comme un marin qui reviendrait d'un long voyage en mer, eux ont vécu ces quatre semaines routinières sans trop se rendre compte qu'il y avait du temps qui passait. Le paradoxe, c'est qu'au moment où l'on voyage, on se dit souvent que le temps passe trop vite, qu'on aimerait avoir cinq, dix, quinze jours de plus. Mais c'est peut-être précisément parce que le sentiment de la durée est plus ardent que les souvenirs s'en vont si vite et si loin, pris de la peur d'être brûlés par la flamme resplendissante et chaleureuse du présent. 

17h17 : 
Après un petit tour dans un tramway archaïque et pourtant tout à fait fonctionnel (une espèce de grosse boîte pleine de trous qui fait un boucan d'enfer), petite balade à Garden District, le quartier des vieilles maisons riches, avec ma sœur pour guide. "Cette bâtisse-là a servi de modèle pour une maison hantée de Disneyland. Dans celle-ci, on a tourné des scènes de Django Unchained. Oh et juste devant nous c'est la demeure de Sandra Bullock !". Ceci, et puis des commentaires davantage portés sur le contexte historique de leur construction. Sans aller jusqu'à dire que j'ai été envahi d'un "sentiment de l'Histoire" (à la manière de l'instituteur allemand de Colette Baudoche, qui, dans les bois près de Nancy, se trouve submergé de ce que Barrès appelle le "sentiment lorrain", qui provient du sol et remonte jusqu'à son esprit, débarrassé brusquement de toute volonté colonisatrice, et persuadé alors que l'atmosphère de ce pays est si libre et indomptable qu'il est vain de tenter d'y imposer les mœurs germaniques), je dois bien avouer que quelque chose m'a touché à la découverte du passé, encore si récent, de ces maisons et de leurs anciens propriétaires. D'autant que la Nouvelle Orléans, où la population que nous croisons est très majoritairement noire de peau, s'est dotée en peu de temps d'une Histoire dense et sensible. Pourtant, tout se passe comme si les évènements térébrants et les marques qu'ils ont pu laisser étaient déjà complètement archivés, relégués à un passé définitivement passé. Tout n'est plus que folklore ou musée, et même les plus anciens afro-américains que j'ai pu observer (qui ont probablement vécu l'horreur de la ségrégation) semblent ne porter sur eux ni cicatrice douloureuse ni fierté d'une liberté encore neuve. En apparence, on a tiré un trait, la plaie a été refermée. C'est évidemment très réjouissant, mais je ne peux m'empêcher d'être troublé par la vitesse avec laquelle cette Histoire américaine a été écrite puis racontée comme si de rien n'était. S'il n'y a pas de traces sur les visages ni sur les frontons des maisons, cela signifie-t-il que le temps du deuil, lui aussi, est passé ? 

23h58 : 
Du mal à m'endormir. Encore un peu chamboulé par Tendre est la nuit, dont j'ai lu les dernières pages tout à l'heure. Je quitte la Nouvelle Orléans demain matin, mais je n'y pense pas trop. J'avais l'esprit ailleurs, aujourd'hui. Mes pensées vagabondaient à droite, à gauche, elles s'élançaient jusque dans le reste de mes vacances : le séjour à Groix, puis en Ardèche, le passage express à Rennes à mon retour... Pourquoi aller à Groix ? Pourquoi ne pas me poser quelques temps à Rennes avant l'Ardèche (puis la colo) ? Histoire de profiter un peu de la rétrospective Jarmusch, et du privilège d'avoir deux appartements pendant l'été. J'imagine déjà des après-midi sous le soleil agréablement tiède de ma ville, quelques soirées... avant de repartir. Si je repars tout de suite pour Groix, ça risque de faire trop et trop vite, ce n'est pas adapté à mon rythme. Mais tout de même, la plage, les vacances, le zen, la mer, ma mère, ma sœur, peut-être mon frère... Ces rumeurs intimes sont venues me hanter à intervalle régulier durant la journée et ont animé une angoisse légère qui parcourait mon corps, agissant sur lui comme un voile empêchant toute ouverture franche et directe au monde. J'aurais souhaité être là tout entier à la Nouvelle Orléans, mais mon esprit facétieux en a décidé autrement. Curieux phénomène, sans doute très contemporain, qui autorise à avoir à la fois les pieds sur terre et la tête dans les nuages. Rapport au temps, toujours. Présent, futur... L'objet de mon fantasme est toujours ailleurs. Et des forces obscures semblent se mobiliser pour m'éloigner d'une possible expérience. J'aimerais trouver en moi les ressources pour régler le problème. Non pas tel qu'il se pose dans le précis de cette situation (car, au bout du compte, aller à Groix ou non, ce n'est que contextuel) mais tel qu'il apparaît en moi profondément, à quel besoin il fait appel. Et pourquoi apparaît-il maintenant, au moment où j'aimerais me préoccuper de rien d'autre que de mon voyage, vivant le temps présent qui s'offre à moi sans souffrir de l'angoisse d'un avenir incertain -avenir qui, en l'occurrence, sera confortable et privilégié quoi qu'il arrive- ? Je prends l'avion demain matin, mes pieds rejoindront ma tête dans les nuages, et j'espère trouver dans ce bol d'air l'occasion de me recentrer, pour accueillir pleinement mes derniers jours américains.

Quinze jours ailleurs - carnet de voyage américain (5/5)

27/06/19 

9h18 : 
Le soleil brille avec une grande douceur ce matin. Je n'ai pas très bien dormi (d'autant que j'ai fait un affreux cauchemar) mais je sens mon esprit reposé. Le retour à New York sonne comme le début de la fin de mon voyage. Encore trois jours et bye bye America. Pas de nostalgie. Plutôt le mélange entre un désir de découvrir une partie de New York (Ellis Island, Central Park) et une certaine hâte à retrouver la quiétude familière de mon chez-moi. Par chance, il s'agit d'aspirations qui sont à ma portée. J'invite donc ma curiosité et ma fatigue à marcher main dans la main. 

10h07 : 
Je regrette de ne pas être très à l'aise avec l'anglais, j'aurais aimé pouvoir comparer les habitudes des français avec celles des américains dans leur utilisation respective de la langue courante. J'ai remarqué, par exemple, qu'ils utilisaient principalement "I think" quand nous oscillons (maladroitement) entre "je pense" et "je crois" (voilà qui doit beaucoup embêter M. Shyamalan).
14h13 (heure de New York) : 
Dans l'avion, j'écoute la studio session de Sunshine Tomorrow des Beach Boys. Comme toujours lorsque j'entends ce groupe, il me suffit de quelques notes pour m'élever instantanément dans une espèce de stase où s'épanouit une certaine idée du bonheur. C'est une musique qui a la particularité d'accorder une attention méticuleuse au ménagement d'un espace pour celui qui l'écoute, qui serait un lieu de plaisirs évanescents, une bulle placide de jaune et de bleu, de mer et de lumière. Musique vague et solaire, donc, point de jonction entre Vivaldi et JuL, à la différence que ces deux-là entretiennent un rapport plus directement temporel à la question du plaisir. Il s'agit pour eux de jouer sur la ritournelle, de faire tourner le temps sur lui-même pour activer le mouvement propre à l'instant musical, en fabricant, à partir de quelques motifs récurrents, une multitude de variations qui se succèdent rapidement dans l'effort et restituent le sentiment du présent, perpétuellement neuf donc toujours agréable. Pour les Beach Boys, le travail collectif amène à se poser la question de la place occupée par chacun : comment faire entendre un ensemble, où tout le monde a son rôle à jouer en même temps (sans passer par une série de relais) ? Ainsi les petites touches et nuances s'étalent-elles sur un territoire inventé pour l'occasion, à la manière des vacanciers posant consciencieusement leurs serviettes sur le sable chaud pour délimiter un espace commun dans lequel il est possible de bronzer, de lire, de construire un château, d'aller se baigner... C'est, en ce sens, la musique de plage idéale. Ça l'est aussi parce que, en bons boys en maillot de bain, ils ont l'audace de se croire séduisants jusque dans la ringardise la plus radicale. Ils poussent l'art du ridicule à son extrémité, là où, face à l'épaisse obscurité de la honte, il apparaît comme une étoile scintillante de liberté. Tout cela, bien sûr, sans autre dessein que celui, simple et nécessaire, de passer du bon temps. 

16h31 : 
De retour à New York, et déjà je retrouve ce qui m'avait frappé il y a dix jours. Autour de moi, dans le métro, trois hommes, chacun dans leur coin, adoptent la même attitude : écouteurs dans les oreilles, sac aux pieds, téléphone à la main, jambes légèrement écartées, regard dans le vide. Malgré cette posture commune, qui, s'il s'agissait de statues, les rendraient presque identiques, ces trois hommes témoignent chacun d'une grande force individuelle, qui tient moins à ce qu'ils montrent à première vue qu'à l'évidence de ce qu'ils dégagent : une vie qui leur est propre et dont la singularité est si éclatante qu'elle finit par sortir d'elle-même pour se transformer en image. Chacun, en somme, se balade tranquillement avec son background sur le dos, comme un bagage, ou plutôt un drapeau, dont les couleurs et les motifs sont affichés fièrement mais sans vanité aux yeux de tous. Autrement dit, le new-yorkais est une variété humanoïde d'escargot. 


28/06/19 

16h27 : 
Sur le pont du bateau nous conduisant à la statue de la Liberté puis à Ellis Island, il y avait devant nous un homme qui brandissait son appareil photo comme un cow-boy brandit son flingue, prenant cliché sur cliché plus vite que son ombre. Il photographiait tout ce qui passait sous son regard, traquant le moindre détail, le moindre geste susceptible de faire une "belle image". Drôle de personnage... Rêve-t-il d'imprimer de ses yeux un monde qui ne soit plus qu'image ? 

Je me méfie un peu de l'acte de prendre des photos touristiques, car il y a toujours le risque du basculement : il se peut que, emporté par la frénésie du souvenir à construire, on en vienne à photographier une chose avant même de l'avoir vue. Si bien qu'à la fin du voyage, on revient avec un sac rempli d'images de paysages dont on n'a même pas fait l'expérience. Aujourd'hui que je complète chaque jour ce carnet, je suis atteint par l'inquiétude de reproduire cet écueil par l'écrit. La fatigue commence à prendre de la place, et écrire ici me demande de plus en plus d'efforts. L'inspiration est moins impulsive, et je crains d'en arriver à me forcer à toujours avoir mon mot à dire. J'ai peur de parler d'une rencontre avant même que la rencontre ait lieu, de ne plus témoigner de ce que je vois dans le monde mais de rabattre le monde sur un témoignage pré-écrit, fait de clichés. Peut-être est-il temps de mettre un point final à ce carnet de notes : se promener à Central Park demain mais ne rien en dire, puis prendre l'avion et le train du retour, avant de m'allonger sur mon lit, lessivé, et m'endormir d'un sommeil lourd et sans rêves. 

mercredi 3 juillet 2019

Conversation autour de quelques films, de leur rapport à la morale et de la manière dont nous les recevons

Suite à un échange que Laura et moi avons eu en nous promenant dans la rue, nous avons jugé intéressant de le transcrire et de le remanier quelque peu, dans une forme qui tenterait de retrouver le naturel de la discussion que nous avons eue (ce but n'étant évidemment pas une fin en soi). Tout est parti d'une discussion sur l'escroquerie manifeste de Drake, ce qui nous a amené à parler d'un film retors et sur lequel nous avons des points de désaccord : Aloha, de Cameron Crowe.

Arthur : Aloha, donc. Bradley Cooper, ancien militaire, revient à Hawaii, afin d'organiser la bénédiction d'une porte, et négocier auprès du chef de la population native la main-mise sur une partie du ciel, dans l'optique de pouvoir y lancer un satellite. Il recroise un amour de jeunesse (Rachel McAdams), et tombe peu à peu amoureux de son officier de liaison (Emma Stone), elle même d'origine hawaïenne. Dès lors, le film se déroule sous une forme d'insouciance qui me plaît beaucoup, et qui est récurrente chez le cinéaste : plaisir de trimballer ses valises comme on trimballe ses souvenirs, d'écouter aux portes, de prendre des personnages dans des zones tardives et troubles de leurs vies, comme pour les aider, par une croyance au cinéma monstrueuse, sans doute trop généreuse... Plus généralement, dire que tout est affaire de gravité, mais que la gravité est au même niveau partout : il filme la gravité d'un flashback traumatique comme il filme la gravité d'un chapeau trop grand, d'un père Noël trop brillant, d'un sixième doigt de pied ou d'un satellite qui contiendrait toute la pop culture. Tout cela culmine dans la fin du film, absolument merveilleuse : le silence pesant de la révélation, les larmes qui s'ensuivent et la vitre séparatrice ne viennent pas entacher la précision et la légèreté d'un mouvement de danse, tout se transforme dans une logique cyclique. L'affect devient parfaitement léger, insouciant.

Laura : Je comprends, mais cette insouciance là me semble être mieux pensée chez un cinéaste comme Ford, dans un film comme Mogambo. Les deux films se ressemblent en tant qu'ils montrent des expatriés douteux sur une nouvelle terre d'accueil. Mais, le film de Ford, pourtant plus vieux d'une soixantaine d'années, permet, il me semble, de sentir l'existence des populations locales. C'est-à-dire que même si elles sont sous domination coloniale, c'est un fait, elles n'existent pas que dans un rapport de tension qui passerait par la parole ou des échanges. Ce qui est déplacé dans le film de Crowe, c'est sa volonté de créer des ponts entre des cultures qui ne sont pas montrées comme équivalentes. Et même si les panoramiques de Mogambo démarrent sur ces populations et se terminent sur les personnages principaux (américains donc), il y a possibilité de résistance par l'affirmation de pratiques et de gestes desquelles les autres sont exclus. Chez Crowe, ils s'en approprient les fondements (ici vertu morale et mysticisme), déplaçant ainsi l'attention sur les américains.


Arthur : C'est évident que Crowe manque singulièrement de considération, ou alors elle est tronquée, pour d'autres personnages que ceux qui l'intéressent. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'autre chose, mais je ne suis pas sûr que ce soit foncièrement préjudiciable, dans le sens où justement il se colle à ses personnages, comme Hawks peut le faire dans Hatari! : suffisamment ouvert pour avoir une certaine conscience de l'espace et des corps, suffisamment fermé pour qu'on ne puisse finalement voir que cela.

Laura : Les deux films semblent partir d'une même évidence, en tant que les choses vont de soi, pourtant les défauts d'attention de l'un (Aloha et sa représentation douteuse de la communauté hawaïenne, de l'espace hawaïen, et sa prééminence d'acteurs américains) ne se retrouvent pas chez Ford, ou du moins pas de manière aussi exacerbée.

Arthur :  Cela m'évoque indirectement deux films aussi très proches, de deux cinéastes très éloignés : Air Mail, de John Ford (encore lui), et Only angels have wings, de Howard Hawks (décidément) . Sept ans les séparent, exactement la même chose est racontée (le quotidien de pilotes transporteurs de courrier), mais la mise en scène diffère totalement : Ford a une conscience davantage pragmatique des rapports humains, là où Hawks est plus romantique. Les hommes sont devant les femmes chez Ford (les positions sont déjà très claires), chez Hawks elles gravitent autour d'eux (rapports de séduction, de jeu, de transit). On pourrait continuer longtemps comme ça, c'est toujours amusant de jouer... Mais voilà un exemple où les différences ne sont pas des manques, des défauts, mais alimentent chacun un esprit et une manière de saisir un corps de métier et les personnes qui l'habitent. Je trouve amusant que ce soient ces deux films là chez ces deux cinéastes, surtout que celui de Ford est quasiment inconnu, tandis que le Hawks a la réputation que l'on sait.

Laura : Mais pour revenir sur Aloha, la question que je me pose est surtout pourquoi faire ce film là, maintenant, aujourd'hui ?

Arthur : A mon sens, on voit très rarement ce genre de tension, où le personnage (ici, à peu près tous) a un but très discutable, ou un comportement étrange, et il s'agit de le filmer sans en tenir compte ; Emma Stone dit de Bradley Cooper qu'il est "morally bankrupt". Ce n'est pas vraiment une question de maintenant, de pourquoi, mais de faire comme si. Dans Jerry Maguire, c'est tout à fait parlant : c'est une ordure, mais que Crowe filme malgré tout avec une foi, une confiance aveugle, une obstination à le faire paraître meilleur qu'il ne l'est. L'insouciance est parfaitement illusoire et perverse, sans jamais mettre de côté la joie (fausse ou vraie, ça ne compte pas, et c'est encore plus retors) vécue par ces personnages, notamment dans les moments de montage musicaux, dont  Crowe est très friand : ils me frappent toujours, dans ses deux derniers films surtout, avec ce groupe, Jonsi, qui est une copie carbone de Sigur Ros, musique ahurie et ahurissante (abrutissante peut-être), souvent traduction littérale de ce qui est vécu à l'écran, vraiment conçue pour mettre le spectateur dans la poche ; c'est une constante dans sa filmographie. L'expérience n'est pas ce qui prévaut ici, plutôt la croyance immédiate à une parole, un prêche, notamment celle ce celui qui est prêt à tout lâcher pour une seconde chance, une chance zéro, un nouveau départ. Ce rapport à une certaine forme d'escroquerie (celui qui peut tout faire avec quelques tours de langue) me fascine, surtout quand elle reste suffisamment en surface pour ne pas parasiter le reste du film. La présence au monde des personnages se construit par une déconnexion manifeste à celui-ci (les appels d'air des portes entrouvertes, sortes d'impulsions mystiques, de "bons bols d'air"), pour façonner quelque chose comme un cocon. C'est d'ailleurs très beau que ce soit le personnage du petit garçon (comme toujours, l'enfant est roi) qui ait l’œil, la présence d'esprit de saisir les irrégularités du monde qui l'entoure, devenant alors un aiguilleur : lorsqu'il voit le camion d'équipement militaire passer ,la caméra s'attarde alors sur son regard, et plus tard, on apprend qu'il a suivi et filmé le camion jusqu'à sa destination, évidemment un hangar top secret. Le hasard veut alors qu'Emma Stone passe à ce moment là et regarde le footage, ce qui bouleverse son rapport avec Bradley Cooper (on lui montre ce qu'il ne dit pas).

Laura : Il me semble que cette présence au monde est totalement artificielle, fabriquée, comme les origines hawaïennes d'Emma Stone. Il y a quelque chose d'un inconscience totale du dispositif, qui n'est pas loin de l'immoralité. En ce sens, un cinéaste - qui me parle autant qu'à toi - me semble aux antipodes du travail moral entrepris par Crowe, et il s'agit de Rohmer.
La moralité chez Rohmer n'est pas seulement un concept abstrait. La moralité, c'est ce qui est avant tout vécu par les personnages. En ce sens, cela s'oppose totalement à ce qui semble régir les personnages d'Aloha, qui ne semblent pas se soucier de grand chose - si ce n'est leur petit confort. Ils sont bourgeois et c'est ce qui les constitue, tandis que cette bourgeoisie que l'on peut retrouver à certains égards chez des personnages rohmériens (Pascal Greggory et Arielle Dombasle dans L'arbre, Jessica Forde dans Quatre aventures, etc.) n'et pas le garant ou le propre de chacun d'eux. Il me semble aussi important de souligner, chez Rohmer, une absence totale de jugement de valeur. L'arbre, le maire et la médiathèque en est peut-être l'exemple le plus éclatant. Il s'agit de penser à toutes les divergences de point de vue que vont susciter un événement (la construction d'une médiathèque dans un petit village de Vendée); ce n'est pas que tout se vaut - les choses sont toujours complexes - mais tous, ceux que cela concerne (de plus ou moins loin), ont un droit de parole, tout le monde a ses raisons, et qui plus est, elles peuvent être compréhensibles pour le spectateur. On s'essaie, par la langue, à l'appréhension du monde et cela passe par une apprentissage de son architecture foncièrement morale. En ce sens, un segment de Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, est construit en trois scènes, autour de trois types d'espaces. D'abord, la rue et le supermarché : Mirabelle va vivre l'expérience d'un choix moral (une kleptomane dans un supermarché est suivie par des agents de sécurité, Mirabelle - s'en étant rendue compte - va décider de lui prendre son sac pour lui sauver la mise). Puis, l'appartement ou la confrontation de deux types de discours : Reinette, usant de son bon sens, n'approuve pas le choix de Mirabelle (il faudrait mettre les personnes fautives face à leurs erreurs). Enfin, la gare, où l'expérience du choix moral est cette fois-ci éprouvée par Reinette, et avec, la révélation d'une certaine complexité des choses. C'est-à-dire que chez Rohmer, le choix moral importe finalement tout autant que la discussion autour de celui-ci

Arthur : Oui, je suis d'accord, et du coup cela me refait penser à cette idée d'insouciance, qui chez Crowe mènerait inévitablement à la brisure : "I go deep, I go hard, and sometimes I break things", comme si cette réplique de Bradley Cooper enroulait totalement le film, qui serait une réponse à un cynisme ambiant, sporadique : la brisure, l'anomalie caractérise le cinéma de Crowe, en ce que les scènes sont toujours des agencements brinquebalents, des morceaux d'un vase brisé qu'il faudrait recoller à l'adhésif (la rigueur du scénario, même quand James L. Brooks s'y colle, n'est jamais un facteur déterminant ; les scènes, le montage, semblent suivre la dynamique aberrante des personnages, qui évoluent par à-coups brutaux, des émotions perpétuellement intenses). La maladresse apparente construit des glissements vers autre choses : les effets, il me semble, ne sont pas réduits à leur simple condition de performance, mais, par la répétition, la force, (Crowe aime forcer le trait, avoir le contrôle, qui à chaque fois lui échappe, la pâte à modeler est trop glissante, trop instable, ce n'est pas du Brooks, plutôt de la farce et attrapes), à chaque fois se renouvellent : ainsi le problème de la communication, gros problème, concentré dans une idée très naïve somme toute, que le silence est bien plus parlant que les mots ; la première fois, c'est explicatif, la deuxième, c'est littéral et redoublé (sous-titrage), la troisième, l'effet éclate et conclut le film. C'est cette dissémination (différentes strates, différentes couches qui font parvenir au bonheur parfait, idéal, construit, utopique / l'utopie chez Crowe trouve toujours les moyens de sa fin) vers laquelle l'idéalisme forcené de Crowe aspire. Je trouve également assez admirable que, sous la béatitude ambiante du filmage, il y ait une telle dissonance entre ce qui est présent à l'écran (l'acteur), et ce qui est voulu, recherché dans l'image (une beauté cachée, secrète, obsédante).

Laura : Je préfère choisir, dans ces cas-là, la finesse et la rigueur de la forme d'un Brooks (dans Spanglish par exemple, non exempt de défauts) face aux inconsistances de la représentation de l'Autre chez Crowe. Il me semble que ce dernier se complaît dans une vision quelque peu caricaturale du monde, tandis que Brooks cherche par tous les moyens à appréhender cette complexité (et tu l'auras compris, cela passe par une rigueur d'écriture).
Mais plus largement, ce que cela semble dire (et c'est ce qui me dérange absolument), c'est que toute hétérogénéité, toute bizarrerie va d'abord être remarquée, parfois saluée sans que cela ne vienne faire intervenir un questionnement moral préalable, extérieur au film. Le dit film prévaut sur le reste. C'est donc dans le caractère hébété et déficient du film que tu y trouves de l'intérêt, là où c'est précisément cela qui me freine.
C'est une position qui me semble persister, et dont aujourd'hui l'exemple le plus parlant serait peut-être la réception de Mektoub, my love. Tout le monde a un avis dessus, mais se distinguent deux points de vue irréconciliables : ceux qui n'accordent pas d'importance, ou de manière amoindrie à ce qui existerait hors de la sphère de la mise en scène, et ceux qui s'interrogent (de manière légitime) sur ce qui est réellement donné à voir, c'est-à-dire des corps de personnes, d'individus avant d'être rattachés à de simples positions ou autres concepts. En ce sens, il est parfois problématique de lire que l'on prête à Kechiche des intentions totalement déconnectées du monde, soulignées par une grammaire abstraite et théorique. Cette position tend évidemment à s'éloigner de la réactions "à chaud" -accentuée par l'atmosphère du festival (pour Intermezzo) avec toutes les digressions que cela comprend, sur ce qui a entouré la projection du film par exemple. Comme si tout ce qui touchait à la réaction émotionnelle ou de simple bon sens n'avait pas sa place dans la critique, et qu'en parler intelligemment voudrait qu'il ne faille l'appréhender que par une seule voie : celle de l'analyse théorique. Pour parler de Mektoub, évoquer l'Histoire de l'Art semble suffire. Cependant, et c'est cela qui est gênant, cette même Histoire de l'Art, qui n'est pas forcément questionnée par son auteur (reprise de codes classiques de représentation, et non-actualisation de ceux-ci) ne va pas susciter l'intérêt du critique. Le caractère potentiellement réactionnaire de Kechiche (en ce qu'il continue des modes représentation anciens) n'est pas questionné (le comble pour le critique, qui pourtant aime rarement la réaction).

Arthur : Et je sais très bien que, malgré toute cela, tu aimes beaucoup le film. En soi, il ne m'intéresse pas, même m'irrite, mais ce qu'il se passe autour de sa réception est assez passionnant, et nous en avons beaucoup discuté depuis, et nous en discutons toujours. J'irai voir Intermezzo, car je sens qu'il se passe quelque chose qui dépasse la qualité propre du film : la sensation de prendre part à un événement qui vaille réellement le coup d'investir une salle de cinéma, chose rare de nos jours. Enfin, par rapport à ce que tu viens de dire, il s'agit aussi de faire la part des choses : ce que tu soulèves sur le film est très vrai et mérité d'être questionné, et avoir conscience de cela ne m'empêche pas pour autant d'aimer passionnément le film, aussi difficile, gênant ou problématique puisse-t-il être. Ne pas mettre de côté ou oblitérer ce qui pose problème (ce serait un déni dangereux, comme tu le soulèves, et ici nier le problème moral, c'est nier cet en dehors du film, Aloha  en l’occurrence), mais accepter la cohabitation de ces différents éléments, voir comment cela alimente les scènes et les réalise malgré tout, et donc embrasser la complexité de ce qui est en jeu.